Son Excellence Eugène Rougon | Politique sous le Second Empire

son excellence eugène rougon zolaImpressions n°261

J’ai assisté aux débats du Corps législatif (spoiler alert : l’absentéisme était déjà à la mode) et au Conseil des Ministres, je faisais partie de la foule  lors du baptême princier,  j’ai brûlé des dossiers compromettants dans le cabinet d’Eugène Rougon et j’ai été invitée à Compiègne à la cour de l’Empereur. Je vous partage mon engouement modéré sur ce sixième tome de la saga des Rougon-Macquart.

Grandeur et déchéance

Après nous avoir emmené dans la campagne provençale pour son remake de la Genèse, La faute de l’abbé Mouret, Zola nous ramène à Paris, dans les arcanes de la politique sous le Second Empire. On retrouve Eugène Rougon, le fils aîné de Félicité et Pierre Rougon. Personnage de l’ombre de plusieurs romans précédents (La Fortune des Rougon, La Curée, La conquête de Plassans), Rougon tire pas mal de ficelles.

Le roman s’ouvre sur une séance du Corps législatif. Une assemblée de pacotille puisqu’on préfère y commérer sur les dernières rumeurs que de débattre sérieusement sur les lois au vote. Celle qui fait le buzz en ce moment c’est justement la disgrâce de Rougon. Il a remis sa démission et la grande question est d’apprendre si elle a été acceptée par l’Empereur. Evidemment quand on connait Rougon au travers de son influence et de sa position dans les livres précédentes, on ne peut qu’être qu’étonné. Alors on se demande : où veut-il en venir ? Va-t-on nous montrer sa déchéance ? Ça paraîtrait complètement fou qu’un type comme notre Eugène finisse alcoolique dans le fond du caniveau, en prison ou reparte à Plassans la queue entre les jambes.

Sous la brutalité des éloges, Rougon leva la tête. Ses joues grises s’allumaient d’une leur, sa face entière avait un sourire contenu de jouissance. Il était coquet de sa force, comme une femme l’est de sa grâce ; et il aimait recevoir les flatteries à bout portant, dans sa large poitrine, assez solide pour n’être écrasé par aucune pavé.

Dans les chapitres qui suivent on assiste à la mobilisation générale des partisans de Rougon  telles des abeilles autour de leur reine. C’est surtout que ses amis sont grave dans l’embarras parce qu’ils ont besoin de son pouvoir pour régler leurs petites affaires personnelles. Mais ils vont là où la situation leur est bénéfique et ils n’hésiteront pas à tourner casaque quand le vent tourne.

Avec une subtilité relative, Zola nous démontre au fil des chapitres la versatilité du pouvoir, comment il va et vient en fonction des alliances, des scandales et de l’humeur de l’Empereur. Ce qui n’a pas bien changé de nos jours. Il n’est pas tellement question ici de nous embarquer dans des histoires sordides comme on peut en trouver dans La conquête de Plassans par exemple. Il y en a quelques unes néanmoins, mais elles concernent surtout des personnages secondaires, voire tertiaires.  J’ai, de ce fait, trouvé ce roman moins trash que les 5 précédemment lus, avec presque un goût de trop peu. Rappelons-nous que L’assommoir est le suivant sur la liste.

Comme au cinéma

Ce qui n’empêche nullement Zola de nous offrir des scènes dont il a le secret. Comme par exemple la scène du baptême princier où l’ on a presque l’impression d’être en train de regarder Sissi sur une télévision à tube cathodique. Sauf qu’à la fin un des potes de Rougon, fin saoul, fait le troll en criant « Vive la république » aux flics. Ce qui n’est guère politiquement correct.

Mais ma préférée c’est celle du chapitre 2 : un huis clos dans le cabinet de Rougon où une certaine effervescence règne puisque, démis de ses fonctions, il doit débarrasser le plancher. Il brûle dans la cheminée ou range dans des cartons des documents. Au fur et à mesure de la scène, ses partisans entrent dans la pièce, venant aux nouvelles, complotant à la fenêtre et essaient d’obtenir l’attention de l’homme déchu. Le chapitre se clôt sur un final crépusculaire qui eut pu tout aussi bien figurer comme une fin de roman. Elle me file des frissons, tellement elle est juste parfaite.

Et, sur le seuil, il donna un dernier regard au cabinet. Par les trois fenêtres, laissées ouvertes, le plein jour entrait, éclairant crûment les cartonniers éventrés, les tiroirs épars, les paquets ficelés et entassés au milieu du tapis. Le cabinet semblait tout grand, tout triste. Au fond de la cheminée, les tas de papiers brûlés, à poignées, ne laissaient qu’une petite pelletée de cendre noire. Comme il fermait la porte, la bougie, oubliée sur un coin de bureau, s’éteignit en faisant éclater la bobèche de cristal, dans le silence de la pièce vide.

BDSM à l’écurie

Zola explore beaucoup des rapports de domination et de soumission dans Son Excellence Eugène Rougon. Et surtout comment ils changent de main. Le plus fascinant est celui qui lie Clorinde et Rougon.

La relation entre ces deux-là est très particulière. Il est évident qu’ils s’aiment et se détestent à la fois, s’utilisent l’un l’autre pour parvenir à leur fin, enfin surtout Clorinde. Il y a un truc très intense entre eux que l’on voit à l’oeuvre, entre autre, dans une scène hyper cheloue qui se passe dans l’écurie de Rougon. Cravache, moiteur d’étable, volupté chevaline et tension sexuelle au programme.

Elle remonta dans le cabinet. Quand elle revint, elle balançait légèrement, du bout des doigts, sa cravache, qu’elle avait oubliée derrière un coussin du canapé. Rougon regardé la cravache d’un air oblique ; puis, il leva lentement les yeux sur Clorinde. Maintenant, elle souriait. Elle marcha de nouveau la première.

Clorinde est pour moi le personnage le plus réussi de ce tome. C’est une sorte de Félicité parisienne en plus trash, ayant la jeunesse et la séduction comme armes supplémentaires. Elle est calculatrice, ingénieuse, mystérieuse et séductrice. Elle fait ce qu’elle veut, parcourant Paris avec son gros dossier sous le bras, fomentant son ascension (ou plutôt celle de son mari) en manipulant les hommes qui l’entourent, jusqu’à l’Empereur.

Si Son Excellence Eugène Rougon n’est certes pas le plus marquant des Zola, il n’en reste pas moins très bien ficelé. L’inconstance du pouvoir et les rapports de domination entre les personnages y sont excellemment  montrés.  Quelques scènes fortes d’une puissance visuelle m’ont mises en joie. Il manquait juste un poil de la surenchère zolienne comme je l’aime. Qu’à cela ne tienne, on aura quand même droit à une fin cynique à souhait, de celle qui donne envie de refermer le livre en ricanant ou en levant les yeux au ciel devant tant de vanité.

Informations éditoriales

Publié pour la première fois en 1876. 469 pages pour l’édition Le livre de Poche Classiques. Couverture : Pierre Tetar Van Elven, Fête de nuit aux Tuileries sous le Second Empire (détail). La présente édition est complétée, d’une préface (intéressante, à lire après lecture) et d’un dossier (pour le moins rachitique).

Pour aller plus loin

Mon billet d’intention de relire les Rougon-Macquart.
La fortune des Rougon. La curée. Le ventre de Paris. La conquête de Plassans. La faute de l’abbé Mouret.
Lecture commune avec Alys. Son billet.
D’autres avis : Le salon des précieusesMon coin lecture.

11 réflexions sur “Son Excellence Eugène Rougon | Politique sous le Second Empire

    1. Tigger Lilly

      Haha, cool merci ça me fait plaisir. J’écris mes chroniques zoliennes avec dans la tête qu’il y a plus de chance que mes habitués ne les lisent jamais (vous êtes so SFFF tout de même tss) donc j’en raconte plus (en essayant d’y glisser quelques ref parlantes). Merci pour ce feedback, mon effet est réussi ^^

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      1. Comme Shaya j’aime bien lire tes billets, ça va me permettre de briller en société sans avoir besoin d’ouvrir les livres en question 😀
        Il a l’air intéressant vu son sujet celui-là (je parle de l’aspect politique hein, pas des histoires de cravache xD)

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  1. Baroona

    Cette métaphore de notre société actuelle ne m’a pas l’air très bien cachée. Il n’ira pas loin ce Zola, je ne donne aucun avenir à ce nouvel auteur.

    (et sinon j’allais faire la même remarque que Shaya, j’ai l’impression de connaître un peu les livres sans jamais les lire, c’est nickel. =P)

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    1. Tigger Lilly

      Il voile à peine le fait qu’il a dû prendre une Delorean et voyager dans le temps. C’est marrant quand j’ai écrit le billet l’affaire Benalla était en train d’éclater. C’est savoureux tout de même.

      (cool, you made my day too, cf plus haut)

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  2. Génial! (Décidément, je n’ai que ce mot à la bouche, aujourd’hui.) Tu sais ce que j’en ai pensé. J’espère écrire mon billet pendant mes vacances d’août. C’est tellement instructif de lire ce genre de roman, ça permet de relativiser énormément le monde moderne et la tendance à estimer que « tout était mieux avant » (j’ai d’ailleurs très hâte de relire L’Argent qui cause de finance). Et quel grand homme cet Émile. 🙂

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    1. Tigger Lilly

      Oui c’est vrai, c’est très instructif ! Je suis super contente de les relire avec ce regard-là, que j’avais assez peu je crois quand je les ai lus plus jeunes (je cherchais les bonnes histoires, point).

      Vivement L’assommoir !

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  3. Va savoir pourquoi tes billets Zola amènent inexorablement un petit sourire amusé… Je crois que c’est le ton de ces chroniques. Elles sont à la fois sérieuse et taquine.
    Bon quand, quand, quand vais-je m’y mettre moi?! Pfff je suis désespérante.

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    1. Tigger Lilly

      Oui j’essaie d’imprimer un ton qui est en décalage avec l’époque et le style de l’auteur. Pour moi déjà parce que c’est plus facile d’écrire comme si je parlais et pour mes lecteurs et lectrices, pour augmenter les chances qu’iels restent jusqu’au bout, voire même, soyons fous, soyons optimistes, leur donner ENVIE.
      Merci c’était tout à fait mon intention donc^^
      Bon, oui, quand est-ce que tu t’y mets? Je vais tous les avoir finis avant que tu n’aies commencé tss.

      Aimé par 1 personne

  4. Ce n’est pas mon préféré non plus mais bizarrement, il m’a davantage intéressée que ce que je croyais au départ. J’ai lu La débâcle récemment et j’ai a-do-ré… J’aime de plus en plus Zola.

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