Une page d’amour | Paris, vue de la banlieue

Une page d'amour Émile Zola

Impressions.

J’ai observé les toits de Paris sous l’orage avec Jeanne ou au coucher du soleil avec Hélène. J’ai fait de la balançoire dans le jardin des Deberle et assisté à un bal costumé d’enfants. J’ai observé les amourettes naïves de Rosalie et Zéphyrin et celles, plus subversives, d’Hélène et Henri. J’ai assisté la petite Jeanne alitée et prêté une oreille attentive  aux bons conseils de l’abbé Jouve. Je vous partage mon engouement modéré pour ce huitième tome de la saga des Rougon-Macquart.

Fais Passy fais pas ça

Après un tome assez sordide, L’Assommoir, nous voilà propulsé par notre cher Zola dans la proche banlieue parisienne. A Passy pour être plus précise. On y fera la connaissance d’Hélène Grandjean, née Mouret. Pour la recaser dans l’arbre généalogique familial, elle est la fille d’Ursule Macquart et du chapelier Mouret. Elle est aussi la cousine de Gervaise et de Lisa, la charcutière bien portante du Ventre de Paris.

On dit souvent que les tares sautent une génération. Il semble bien que cela soit le cas d’Hélène, en bonne santé physique et mentale, ce qui n’est pas le cas de sa fille, Jeanne, qui a hérité des troubles de sa grand-mère. La petite Jeanne est souvent malade et c’est ainsi qu’Hélène, jeune et belle veuve, fera la connaissance du Docteur Henri Deberle (qui lui est mari et père). Il se passe un truc entre ses deux-là qui n’échappe pas à la petite Jeanne qui marquera son désaccord par une possessivité excessive envers sa mère et une répugnance envers Henri. C’est ainsi tout le point de l’histoire, qui, comme vous vous en doutez, va mal se terminer. Essentiellement pour Jeanne, qui est ici la victime infortunée des émois des adultes et de sa possessivité maladive.

A partir de ce jour, la jalousie de Jeanne s’éveilla pour une parole, pour un regard. Tant qu’elle s’était trouvée en danger, un instinct lui avait fait accepter cet amour qu’elle sentait si tendre autour d’elle et qui la sauvait. Mais, à présent, elle devenait forte, elle ne voulait plus partager sa mère. Alors, elle se prit d’une rancune pour le docteur, d’une rancune qui grandissait sourdement et tournait à la haine, à mesure qu’elle se portait mieux.

Le sens du rythme

Zola aime nous confronter à des événements, des personnages, des lieux, des milieux très opposés pour nous saisir sur le vif. Une page d’amour est assez exemplaire car il est chronologiquement casé entre deux romans particulièrement trash : L’Assommoir et Nana. Entre la déchéance d’une ouvrière alcoolique et les turpitudes d’une dévergondée (la seconde étant la fille de la première), Une page d’amour peut faire pâle figure. Zola l’a pensé comme une pause en « demi-teinte ». En l’écrivant, il a peur d’ennuyer le lecteur.

Il est vrai que lorsqu’on passe de L’Assommoir à une pauvre histoire d’adultère couplée de quelques réflexions sur la vacuité de l’existence des riches (sujet déjà traité dans La curée) et les crises de jalousie d’une gamine surprotégée, on peut presque se sentir floué. Mais on peut aussi s’emparer du sens du rythme de l’auteur, qui sait alterner ses sujets. En cela, Une page d’amour, peut surprendre : roman parisien low-cost (on est en banlieue) dans le milieu bourgeois (par opposition au milieu ouvrier de L’Assommoir) au sujet moins lourd et aux personnages sérieusement moins négatifs.

Hélène, depuis huit jours, avait cette distraction du grand Paris élargi devant elle. Jamais elle ne s’en lassait. Il était insondable et changeant comme un océan, candide le matin et incendié le soir, prenant les joies et les tristesses des cieux qu’il reflétait. Un coup de soleil lui faisait rouler des flots d’or, un nuage l’assombrissait et soulevait en lui des tempêtes. Toujours, il se renouvelait : c’étaient des calmes plats, couleur orange, des coups de vent qui d’une heure à l’autre plombaient l’étendue, des temps vifs et clairs allumant une lueur à la crête de chaque toiture, des averses noyant le ciel et la terre, effaçant l’horizon dans la débâcle d’un chaos.

Une page d’amour propose aussi une construction exemplaire. Cinq parties de cinq chapitres (un carré parfait) bâties sur le même modèle : montée en puissance du sujet abordé dans la partie pendant quatre chapitres, le cinquième se terminant invariablement sur une séquence plus introspective sur fond de descriptions des toits et du ciel de Paris. C’est le genre d’attention au détail que j’aime beaucoup et trouve très élégante.

Paris par tous les temps

Je disais donc que chaque partie se concluait sur une description des toits de Paris. On a droit à Paris au crépuscule, Paris sous la neige, Paris-by-night mais surtout un chapitre éprouvant de Paris sous l’orage, pendant que l’irrémédiable se produit et que la petite Jeanne se morfond toute seule, ressassant des pensées d’abandon et d’amour maternel perdu.

Zola fait systématiquement correspondre la vision de Paris à l’état émotionnel de la protagoniste qui s’introspecte à ce moment. Par exemple lors de la description de Paris au crépuscule, les toits de Paris s’embrasent sous le soleil rougeoyant alors que le désir d’Hélène pour Henri grandit. Lors du chapitre final, Zola nous décrit Paris sous la neige, ce qui correspond particulièrement bien au ton très mélancolique de la scène qui se joue au même moment. C’est mirifique !

Une brume s’élevait des lointains de Paris, dont l’immensité s’enfonçait dans le vague blafard  de cette nuée. Au pied du Trocadéro, la ville couleur de plomb semblait morte, sous la tombée lente des derniers brins de neige. C’était, dans l’air devenu immobile, une moucheture pâle sur les fonds sombres, filant avec un balancement insensible et continu. […] Les flocons paraissaient ralentir leur vol à l’approche des toitures ; ils se posaient un à un , sans cesse, par millions, avec tant de silence, que les fleurs qui s’effeuillaient font plus de bruit ; et un oubli de la terre et de la vie, une paix souveraine venait de cette multitude en mouvement, dont on n’entendait pas la marche dans l’espace.

Malgré toutes ces qualités, je me dois de vous avouer qu’Une page d’amour n’a pu atteindre le niveau de plaisir de lecture que d’autres Zola m’ont procuré. Je me rends compte que j’aime davantage Zola lorsqu’il est trash, excessif, sans concession pour le genre humain. J’aime être choquée, dégoûtée, outrée, déprimée par son propos. Une page d’amour apporte quelques touches de ce type de sentiments par-ci par-là (faut pas rêver non plus vous n’êtes pas en train de lire Martine à la ferme)  mais je le trouve trop tiède pour qu’il réussisse à m’emporter autrement que par ses magnifiques descriptions de Paris.

Une page d’amour est un Zola plus doux, en « demi-teinte » comme il le dit lui-même qui ne suffit pas à satisfaire pleinement. Malgré tout, on se pâmera devant certaines qualités du roman : sa place au sein des Rougon-Macquart, peu subtilement coincé entre L’Assommoir et Nana, comme un calme au milieu de la tempête, sa construction élégante et quelques scènes cinglantes pour l’espèce humaine. Mais surtout, surtout, ses superbes descriptions de Paris.

Informations éditoriales

Publié pour la première fois en 1879. 409 pages pour l’édition Le livre de Poche Classiques. Couverture : Farnk Holl, La convalescente. La présente édition est complétée d’une préface et de commentaires.

Pour aller plus loin

Mon billet d’intention de relire les Rougon-Macquart.
La fortune des Rougon. La curée. Le ventre de Paris. La conquête de Plassans. La faute de l’abbé Mouret. Son excellence Eugène Rougon. L’Assommoir.
Lecture commune avec Alys. Son billet.
D’autres avis : Mon coin lecture,

 

21 commentaires sur « Une page d’amour | Paris, vue de la banlieue »

  1. J’aime vraiment tes chroniques sur cette saga Rougon Macquart. Joli jeu de mot « Fait Passy, fais pas ça » pour commencer :p Et ce 1er paragraphe est une invitation à faire pareil!

    Bref, je me dis « à quand la suite pour moi? »

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    1. Certainement. Il est un peu à l’opposé du ventre de Paris, qui traitait des « entrailles » de la ville.
      Haha ! Je serais ravie d’en lire ton avis si tu t’y mets.

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  2. Tu as tout dit! 🙂 (Et LOL pour « Fais Passy… ») Moi je l’aime beaucoup malgré qu’il soit un roman mineur dans la production de Zola. Il est mineur à côté de géants particulièrement gigantesques. ^^

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  3. Comme quoi ce n’est pas d’aujourd’hui que le public préfère le trash et les excès…
    En tout cas j’aime beaucoup l’idée de la construction et des descriptions de Paris, ça parait très intelligent et poétique.

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    1. Haha Zola choquait plus a l’epoque que n’importe quel film ou serie de nos jours tout de même :p mais en effet l’appel du scandale paie. C’est d’ailleurs grâce aux ventes de L’assommoir qu’il a pu s’acheter sa maison à Médan.
      Oui ça l’est !

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  4. Belle analyse dis donc. Et malgré tout, tu donnes envie (donc même si t’étais moins emballée par celui-ci) ….. faut que je me replonge dans ZOLA. Mais ça je l’ai déjà dit à tous tes articles.
    Je n’ai jamais lu Une page d’amour, et il est dans ma Pile A lire. Bon avant d’y arriver il faudrait que je lise son Excellence Eugene Rougon (si je ne me trompe. Vu que j’avais abandonné la faute de l’abbé mouret). Han et celui-là je ne l’ai pas 😉
    Ou reprendre depuis le début… comme tu l’as fait AH!AAH! en voilà un défi!

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    1. Oui il est bien, il est pas ennuyeux, juste pas assez trash :p Haha je te laisse cogiter hein tu me dirais ce que tu as décidé pour finir :p Dans tous les cas je lirai tes avis avec un plaisir immense ^^

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  5. Je vais me rendre à l’évidence, je n’aurai certainement jamais le temps de lire toute cette saga… (ou en tous cas je ne prendrai pas le temps nécessaire…)
    Bel avis qui donne envie malgré ton ressenti mitigé.
    Et sinon : « Cinq parties de cinq chapitres (un carré parfait) » -> un pentagone non ? X)

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