Pot-Bouille | Une maison bien (ou pas)

pot bouille zola
Impressions.

J’ai participé aux « mardis » des Josserand, j’ai gossipé dans l’escalier de service avec Trublot et Octave Mouret, et par les fenêtres de la cour avec les servantes. J’ai assisté à un suicide raté (comique) et un accouchement solitaire (tragique). Pendant 500 pages, j’ai vécu la double vie des bourgeois bien pensants de Paris et qu’est-ce que c’était drôle. Et tragique. Mais drôle. Mais…

Bienvenue à la maison

Zola fort saoulé par l’hypocrisie ambiante du milieu bourgeois de son époque a entrepris l’écriture de Pot-Bouille, roman non prévu dans le schéma initial des Rougon – Macquart, pour régler quelques comptes. Ma foi, il y est fort bien parvenu, s’attirant les foudres ou les louanges de ses contemporains, toujours à la pointe du buzz. Si Zola avait eu un compte Twitter, il aurait 100 000 followers.

Pour parvenir à ses fins, il met en scène Octave Mouret que l’on a entre aperçu dans La conquête de Plassans. Fils des malheureux Mouret qui se font dépouiller par cet abbé venu faire de la politique à Plassans. Octave Mouret est un jeune fringuant, fraîchement débarqué à Paris. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’Octave n’a pas son pénis dans sa poche et la question du logement et du travail étant résolue dès son arrivée, il a bien l’intention de s’en servir, de préférence avec des dames de haut standing, parce que son pénis, lui aussi, est bourgeois.

Mais l’arrivée de ce provincial frétillant est avant tout pour Zola l’occasion de nous présenter la maison de la rue de Choiseul, pendant bourgeois de celle de la Goutte d’Or de L’assommoir. Enfin ses habitants. Mais c’est la maison qu’on rencontre en premier lieu, une maison qui suinte déjà son hypocrisie, ses faux semblants, les apparences et la soit-disant bien-pensance, dans les artifices cheap mis en place pour donner l’illusion de l’opulence. Encore une fois Zola se sert de la description de l’environnement pour poser son propos.

Ce matin-là, le réveil de la maison fut d’une grande dignité bourgeoise. Rien, dans l’escalier, ne gardait la trace des scandales de la nuit, ni les faux marbres qui avaient reflété ce galop d’une femme en chemise, ni la moquette d’où s’était évaporée l’odeur de sa nudité.

A mourir de rire

Alors je dois vous avouer un truc. Je me suis vraiment BIEN marrée lors de cette lecture. Evidemment il se passe des choses tragiques (j’en reparlerai plus loin), mais de manière générale ce roman est vraiment super drôle. La plupart des personnages sont bêtes, ignobles et tellement ridicules que l’on n’a même pas envie de les plaindre. Le ton est résolument différent de, par exemple, L’Assommoir qui pleure sa misère sociale et lors duquel on n’a pas du tout envie de se marrer. Ici on pleure de rire devant la misère intellectuelle et l’hypocrisie de ces gens.

Voici quelques exemples truculents :

  • La famille Josserand, d’ailleurs au centre du récit, est un sketch à elle toute seule. Les soirées du mardi de Madame sont pleine de cache-misère parce qu’ils ne sont pas bien fortunés mais il plus est important de conserver les apparences. Pathétique. Par ailleurs, Madame Josserand fait sa croisade à elle, à savoir parvenir à marier ses filles. Ce qui finit par arriver à l’une des deux, à coup de complots, de manigances et de tentatives de séduction pour récupérer le magot de l’oncle en guise de dot. Folklorique. Il y aussi Saturnin, un des fils, dérangé du ciboulot, qui fait tâche dans les dîners et aime à déclencher les scandales, le meilleur étant celui où il tente de tuer le mari de sa sœur. Hallucinant.
  • Cette scène de suicide manqué lors de laquelle on a honte de rire mais on ne peut pas s’en empêcher. Un des meilleurs passages du livre.
  • Ou encore cette complètement folle journée passée à travers tout Paris à bord d’un fiacre dont le cheval n’avance pas afin d’organiser un duel qui n’aura jamais lieu.
  • Zola se met lui-même en abyme dans son roman car un des appartements est habité par un écrivain… qui écrit un livre sur les habitants de la maison.

[…] Alors M. Gourd raconta qu’on était venu de la police, oui, de la police ! L’homme du second avait écrit un roman si sale qu’on allait le mettre à Mazas.

Ou pas du tout ?

Tout le roman se poursuit de la même façon, mais avec Zola, le tragique n’est jamais loin, car il ne s’agit pas que de nous faire rire mais aussi de nous faire réfléchir. Encore et toujours, il nous soumet à un grand écart émotionnel pour saisir notre esprit.

Deux thématiques prêtent moins à rire :

Tout d’abord, l’impuissance des gens de bien. A savoir principalement M. Josserand dépassé par toutes les manigances de sa femme, ayant double emploi pour maintenir son train de vie. Il finit par y laisser sa peau, le pauvre, c’est vraiment bien triste et les discussions familiales autour de son agonie sont d’un cynisme sans limite. R.I.P. Monsieur Josserand. On a aussi l’abbé Mauduit, affligé par l’attitude de ses ouailles qui lui a une solution moins radicale. Il constate, se désole et puis reprend ses activités. Une façon si humaine et si désolante de ne pas gérer un problème. Au final, on ne peut pas lui en vouloir.

Mais aussi la condition de la femme décrite dans le roman. Cela fait plusieurs romans que Zola traite du sujet, on sent que cela le préoccupe. Ici, il parle en particulier de l’éducation des filles qui les conduirait tout droit à l’adultère. Il critique violemment une éducation hypocrite qui cache les réalités de la vie aux jeunes filles ce qui les rend imbéciles. Il y a entre autre un passage affligeant où les parents de Marie Pichon se réjouissent de l’avoir empêchée de lire lorsqu’elle était enfant. A peine plus tard dans le roman, elle se fait violer par Octave sur la table de la salle à manger et après elle devient sa maîtresse. La nana, elle est même pas capable de se rendre compte de l’anormalité de situation, elle n’en est en fait même pas malheureuse.

Dans le même genre d’idée, voici ce que dit en substance la mère de Berthe Josserand lorsque celle-ci lui raconte qu’elle a repoussé un prétendant au mariage parce qu’il l’a empoignée et embrassée de force :

Quand un homme est brutal c’est qu’il vous aime, et il y a toujours moyen de le remettre à sa place d’une façon gentille… Pour un baiser, derrière une porte !

On pourra noter que ce type de propos est loin d’être tombé en désuétude tant le victime blaming des femmes agressées sexuellement est chose commune de nos jours. Ce type d’attitude est qui plus est toujours mise en avant dans les films et les séries télé au travers du trope du « bad boy » qui va parvenir à conquérir le cœur de la fille malgré un comportement détestable. Voilà comment on perpétue des traditions toxiques de génération en génération. Ce livre a été publié en 1882.

Le mariage est critiqué, décortiqué, bafoué au travers des descriptions de plusieurs couples. Chez les uns c’est le mari qui trompe et la femme qui se réfugie dans son piano ; chez les autres l’amante et le mari vivent sous le même toit avec la femme, malade et complaisante ; chez d’autres encore c’est un mariage fait à coup de fausses promesses d’une dot qui ne viendra jamais … Zola n’est pas tendre allant jusqu’à comparer ces mariages à de la prostitution :

L’histoire entière de son mariage revenait, dans des phrases courtes, lâchées par lambeaux : les trois hivers de chasse l’homme, les garçons de tous poils aux bras desquels on se jetait, les insuccès de cette offre de son corps, sur les trottoirs autorisés des salons bourgeois ; puis, ce que les mères enseignent aux filles sans fortune, tout un cours de prostitution décente et permise, les attouchements de la danse, les mains abandonnées derrière une porte, les impudeurs de l’innocence spéculant sur les appétits des niais ; puis le mari fait un beau soir, comme un homme est fait par une gueuse, les mari raccroché sous un rideau, excité et tombant au piège, dans la fièvre de son désir.

Ces bourgeois bien nantis et moralisateurs aiment à poser les femmes en coupables. Si cette femme a commis un infanticide car elle n’avait pas les moyens de subvenir aux besoins de son enfant et a été prise de désespoir, c’est de sa faute, après tout elle avait qu’à traverser la rue pour se trouver un job. Si telle autre essaie de trouver refuge chez des voisins après avoir été découverte avec son amant par son mari, pensant que celui-ci veut la tuer, faudrait quand même pas trop faire scandale en la protégeant parce qu’on est dans une maison bien ici tout de même, merci. Si une servante de la maison mise enceinte par son patron accouche seule dans sa chambre indigente sous les combles, il vaudrait mieux qu’elle le fasse en silence au risque de se faire mettre à la porte…

Ne vous avais-je pas dit que ce roman était drôle ?

Mon Dieu ! Mademoiselle, celle-ci ou celle-là, toutes les baraques se ressemblent. Au jour d’aujourd’hui, qui a fait l’une a fait l’autre. C’est cochon et compagnie.

En 500 pages, Zola signe un portrait au vitriol d’une bourgeoisie qu’il abhorre. Il démontre par une caricature plus vraie que nature comment cette classe sociale camoufle son absence de principes moraux sincères derrière un vernis d’apparence. Il critique aussi la condition des femmes que l’on pousse dans le mariage avec une éducation au mieux édulcorée au pire absente. Un très grand roman zolien. Assurément, il fait partie de mes préférés.

Informations éditoriales

Roman publié initialement en 1882. 507 pages pour l’édition Le livre de Poche Classiques. Couverture: Alfred Stevens, L’attente – le fiancé qui passe (détail). La présente édition est complétée d’une préface et d’un dossier.

Pour aller plus loin

Mon billet d’intention de relire les Rougon-Macquart.
La fortune des Rougon. La curée. Le ventre de Paris. La conquête de Plassans. La faute de l’abbé Mouret. Son excellence Eugène Rougon. L’Assommoir. Une page d’amour. Nana.
Une lecture commune avec Alys. Son billet.
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17 commentaires sur « Pot-Bouille | Une maison bien (ou pas) »

  1. Voilà que maintenant Zola est un auteur comique, on va de surprise en surprise sur cette lecture au long cours. La chose qui ne change pas par contre, c’est l’actualité des propos du monsieur, c’est fou.
    Le titre a une signification ?

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    1. N’est-il pas ? Pourtant il est très reconnaissable dans ces gimmicks et dans le rythme de ses histoires, mais il parvient souvent à surprendre.
      Oui, c’est la cuisine de tous les jours des gens, le pot-bouille. C’est presque synonyme de tambouille je crois. Ca dit assez bien ce que ça veut dire, d’autant que la cuisine et les repas font l’objet de l’une ou l’autre scènes truculentes (mais comme souvent chez zola en fait).

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  2. A te lire, ça me donne encore une fois envie de me replonger dans la saga!
    Merde, et je ne m’y suis pas encore attelée… la question… reprendre depuis le début?! Ou là où je me suis arrêtée (à la moitié de la fuate de l’abbé mouret…)
    Il faudrait que je tienne un « agenda » de lecture pour « m’obliger » à programmer des tomes de séries… Wais ça peut avoir l’air un peu barbare comme ça… mais ça peut-être pas mal de se fixer un tome 1 mois sur 2 par exemple!
    Bon allez, on va faire quelque chose pour y remédier.
    Surtout qu’avec celui-ci, t’as eu vraiment l’air de te marrer 😉 Pot bouille est situé où encore?! Après Nana, non?

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    1. Nan mais laisse tomber l’abbé Mouret, c’est à mourir d’ennui. Avec Alys on en lit 4/5 par an, c’est un bon rythme. Quant à savoir où reprendre à toi de voir (mais pas avec ce pauvre abbé). Ou alors tu attends que j’ai fini de tout relire, je ferai des guides de lecture toussa :p
      Oui c’est après Nana avant Au bonheur des dames. Il est très rigolo j’ai adoré.

      Aimé par 1 personne

      1. Ahah, le pauvre Abbé… il est donc vraiment bien chiant celui-là?! 😉
        Ce n’était pas juste moi 😉
        C’est pas une histoire d’abbé qui aime bien les petites filles en plus?!
        Rholala, cruel dilemme… je me dis que ça peut-être pas mal de reprendre… juste pour se souvenir…
        Ah oui 4-5 c’est une bonne moyenne en fait!

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      2. Non c’est pas juste toi, il est assez particulier et faut aimer les descriptions à n’en plus finir de trucs qui poussent et les sentiments à n’en plus finir d’Albine et Serge. Pfiou. Arg nan c’est pas une histoire de pédophilie, c’est juste un abbé qui tombe amoureux d’une jeune fille (de son âge ). Zola était contre le célibat des prêtres et le fait clairement savoir dans ce roman.
        Je te laisse à ton dilemme mais sache que si tu les chroniques je lirai ca avec attention :p

        Aimé par 1 personne

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