L’île | Sigríður Hagalín Björnsdóttir

l'île Sigríður Hagalín Björnsdóttir

Impressions.

L’île est le premier roman de l’Islandaise Sigríður Hagalín Björnsdóttir et a été traduit en français par Eric Boury. Il a été publié aux éditions Gaïa en 2018. Enfilez votre chandail en laine de mouton, et direction l’Islande pour un huis clos insulaire glaçant.

Seul au monde

Du jour au lendemain, l’Islande se retrouve coupée du monde : les communications sont rompues, les avions et bateaux n’y arrivent plus et ceux qui quittent l’île n’y reviennent plus. On suit dans ce court roman plusieurs personnages qui gravitent autour du personnage principal, Hjalti : sa copine et ses 2 enfants, son frère. Les chapitres alternent le point de vue de chacun. On voit aussi Hjalti dans un futur non spécifié réfugié dans une vieille maison dans un fjord au fin fond de l’Islande. Ainsi que des extraits d’article de presse qui traitent de la situation.

Entendez-moi.
Nous sommes ici. Nous sommes vivants.
Mille et une choses nous attachent les uns aux autres : paroles, voix, caresses, sang, textes, chansons, lignes, routes, messages sans fil. Parfois ce lien s’exprime simplement parce que nous voyons le même soleil monter dans le ciel, parce que nous écoutons la même chanson à la radio, récitons le même texte en le murmurant, la tête ailleurs, tandis que nous faisons la vaisselle après le dîner.
Incipit.

Il faut savoir à ce stade que le pourquoi du comment l’Islande se retrouve coupée du monde n’est pas le sujet du livre. Il n’y aura pas d’explication rationnelle ou non. A l’instar de la série The leftovers qui faisait disparaitre 2% de la population mondiale pour explorer le deuil et le (non) sens de la vie, L’île est une expérience de pensée destinée à explorer l’isolement extrême d’une société moderne dépendante de toutes sortes d’infrastructures pour se maintenir. L’Islande est une île loin de tout qui profite très bien de ce que la modernité offre en terme de communication et d’import/export de denrées. Une île de 350 000 habitants (dont 20 000 touristes et autres ressortissants étrangers) qui n’est, selon l’autrice, je n’ai pas vérifié l’information, capable de n’en nourrir que 200 000.

Je ne voulais pas écrire tout ça. Je voulais écrire des choses qui font du bien, des choses auprès desquelles me réchauffer, et qui m’aideraient à oublier le froid et ma solitude.

Into the wild

Hjalti est journaliste (c’est aussi le métier de l’autrice) et proche du gouvernement. Il est en bonne place pour voir les dérives identitaires et liberticides qui se mettent en place progressivement. La violence des milices, le rejet des étrangers qui deviennent persona non grata dans un pays qui courre à la famine. Bon, il a un peu de la merde dans les yeux, il faut le dire, ce qui en fait un personnage assez antipathique, au mieux ambigu. Mais donc avec lui, on questionne les aspects politiques de la crise que vit l’Islande et les dérives qui en découlent. Par les temps qui courent, cela n’en est que plus glaçant.

Ces fantômes n’ont pas le bon passeport et leur domicile se trouve quelque part dans le néant.

Le point de vue de Maria permet d’aborder la situation des étrangers (en vrai elle est islandaise mais est d’origine étrangère), du délitement complet de la culture (elle est musicienne) et comment on gère cette situation quand on a des enfants (elle en a 2). On va également suivre sa fille, adolescente, dans des situations que j’ai trouvées extrêmement clichés (c’est quand même toujours la même rengaine avec les ados) mais est-ce que ça les rend irréaliste pour autant ? L’autrice nous délivre avant tout un tableau des possibles, en allant piocher dans les tropes du postapo.

De plus, il faut dire que L’île fonctionne mouton…vachement bien en tant que page turner. J’ai lu le livre en trois jours (ok il est court aussi mais pouet) : il est prenant, très facile à lire et aussi j’ai un petit faible pour les insertions de coupures de presse et autres documents dans les romans. L’ensemble est servi par une belle écriture et certains passages sont incroyablement touchants.

Elle essaie parfois d’appeler ses parents, compose le numéro familier et attend la tonalité mais il n’y a aucune liaison. Alors, elle reste assise sur son lit, le combiné à l’oreille, et murmure, allô, ma petite maman, comment ça va, j’avais juste envie d’avoir de tes nouvelles, j’aurais dû t’appeler plus souvent, venir te voir plus souvent, t’inviter à me rejoindre en Islande. Et elle pleure, la vaillante petite Maria pleure au téléphone, le visage blotti dans sa couette puis elle raccroche.

Un autre point fort est qu’il se passe en Islande et ça, ça nous change colossalement des fins du monde usuellement américaines. L’Islande est un pays fascinant, que je ne connais jusqu’ici qu’au travers de son cinéma (toujours assez dingue, je vous mets quelques titres dans le « En savoir plus ») et ce qui tourne autour des chevaux. Bref, c’est l’occasion de voir d’autres villes (enfin Reykjavik, quoi), d’autres mœurs et d’autres paysages à l’oeuvre et c’est, ma foi, fort bienvenu.

L’île est roman qui explore les questions d’écroulement de la civilisation causé par l’isolement soudain de l’Islande du reste du monde. Le roman ne brille certes pas par son optimisme, montrant une société islandaise en pleine déliquescence qui saute à pieds joints dans la dérive fascisante. Terriblement efficace et servi avec une belle écriture, quoi qu’assez classique dans son déroulé. N’oubliez pas votre chandail, fait pas chaud là-bas.

Roman écrit par Sigríður Hagalín Björnsdóttir. Première publication en 2016. 2018 pour la traduction française aux éditions Gaïa. Traduit de l’islandais par Eric Boury. Titre original : Eyland. Illustration de couverture par Honzakrej/adobestock. 271 pages.

Pour aller plus loin

Un autre chouette livre à lire aux éditions Gaïa : mes impressions sur La place aux autres.
Des films islandais à voir : Woman at war, Béliers, Des chevaux et des hommes.
D’autres avis : Les lectures du Maki, Les critiques de Yuyine, ou signalez-vous en commentaire.

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19 commentaires sur « L’île | Sigríður Hagalín Björnsdóttir »

  1. Il faut effectivement des Islandais pour parler aussi bien de l’isolement, de la modernité, de l’identité, quand on tient compte de l’histoire de cette île pays depuis … 70 ans. Etre insulaire déjà, c’est quelque chose de différent au niveau de l’appartenance à un groupe, le point de vue des apports extérieurs… (Cf Japon, Irlande pour comparer ou faire le parallèle) Aussi ce roman d’anticipation doit être efficace, d’après ce que tu décris mais en ce moment, si je m’écoutais, ma liste de courses littéraires serait astronomique et j’entamerai une deuxième tour de livre qui atteindrait le plafond. Alors je note et je laisse faire le hasard des rencontres livresques.
    Merci en tout cas.

    PS : As-tu vu l’île nue, vieux film japonais dont j’avais parlé il y a longtemps, et qui aborde justement des sentiments très islandais par rapport à l’insularité et le rapport à la nature? Doit bien y avoir une plateforme pour le diffuser, non ?

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  2. Je ne vais pas être original : l’aspect islandais, rare, donne envie – ou donne envie d’avoir envie. Mais bon, de là à franchir le pas. Je sens que ça va faire comme reprendre « The Leftovers », un projet qui n’avancera peut-être jamais, huhu. En tout cas ça change de l’image quelque peu idyllique de l’Islande que j’ai en tête. ^^’

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    1. Ha oui en effet par les temps qui courent c’est pas le bouquin le plus joyeux à lire. En plus on peut faire quelques parallèles avec la situation actuelle :/

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  3. Bel avis pour un bon roman effectivement assez glaçant, par le climat mais aussi par le réalisme assez terrifiant des dérives de cette société coupée du monde. Il a un drôle d’écho dans l’actualité du moment ce roman.

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