Dune | Epice est tout

dune version collector 50 ans robert laffont frank herbert 2020

Dune est le premier tome du cycle du même nom. Il a été écrit par Frank Herbert. Paru aux US en 1965, il a été publié en français en 1970 chez Ailleurs & Demain, dans une traduction de Michel Demuth. C’est à l’occasion du 50ème anniversaire de la parution française (qui était sensée être couronnée également par la sortie malheureusement repoussée de l’adaptation de Denis Villeneuve) que Robert Laffont a sorti sa collection de SF des cartons pour une republication. Pour ma part, je n’ai pu résister à la bonne excuse de me procurer un bel objet et j’ai entrepris de le relire. Arrimez vos crochets au vers des sables, sautez en marche et suivez-moi pour une longue traversée du désert…

Dune édition collector

Outre une belle couverture cartonnée avec marque-page intégré, cette édition propose :

  • La traduction de Michel Demuth, révisée par L’épaule d’Orion
  • La préface de Denis Villeneuve
  • La préface de Pierre Bordage
  • Les appendices, déjà présentes dans les éditions précédentes : une carte (bien plus lisible que mon Pocket du début des années 2000), des textes sur différents sujets duniens et un lexique.
  • La postface de Gérard Klein

Je ne commenterai pas la révision de la traduction pour la bonne et simple raison que je n’ai pas vraiment cherché à comparer les 2 versions. Dans tous les cas, j’ai trouvé la lecture très fluide, plus facile que ce à quoi je m’attendais en me basant sur mes vagues souvenirs de première lecture, sans pouvoir concrètement vous en communiquer la raison ( quelques 20 années séparent les 2 moi qui ont lus ce livre).

La préface de Villeneuve se propose de mettre le livre dans le contexte de notre époque. Cela me parait de très bonne augure pour le film. Celle de Bordage est beaucoup plus personnelle puisque l’auteur parle de l’impact du livre sur sa vie d’écrivain. La postface de Gérard Klein fait une rétrospective assez complète sur la genèse du roman, sa rencontre avec Herbet et sa femme, l’analyse du roman, l’adaptation de David Lynch, celle avortée de Jodorowski.

C’est un bel objet et j’espère que Robert Laffont va publier la saga complète dans ce format. Edit : oui.

Durant la semaine qui précéda le départ pour Arrakis, alors que la frénésie des ultimes préparatifs avait atteint un degré presque insupportable, une vieille femme vint rendre visite à la mère du garçon. Paul.

Dompter le ver

L’action se situe dans un lointain futur quoi que très défini. Arrakis, la planète désert est confiée à la charge du Duc Leto Atréides par l’Empereur Padishah. Bien que cette proposition sente l’entourloupe à plein nez, il n’a pas d’autre choix que d’accepter. Il quitte Caladan, le fief originel de sa famille, avec sa concubine Jessica, son fils Paul et ses hommes. Alors que le Duc essaie de s’allier aux Fremen, peuple autochtone parfaitement adapté au climat et à l’environnement d’Arrakis, le Baron Harkonnen avance ses pions et prépare un coup bas…

Au centre de cette conspiration : le contrôle de l’Epice, sorte de drogue qui peut être trouvée uniquement sur cette planète, indispensable entre autre au voyage spatiaux, contrôlés par la Guilde. La fabrication de l’Epice est étroitement liée au cycle de vie des vers de sable, créatures gigantesques et monstrueuses, et surtout extrêmement dangereuses qui ne remontent clairement pas la note d’Arrakis sur TripAdvisor.

Dune est un roman complexe dont il y a beaucoup de choses à dire et je vais m’attacher aux deux aspects qui m’ont le plus frappé, à sa voir les luttes de pouvoir et Dune vu comme un système.

« Je ne connaitrai pas la peur car la peur tue l’esprit. La peur est la petite mort qui mène à l’oblitération totale. J’affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu’elle sera passée, je tournerai mon oeil intérieur sur son chemin. Et là où elle sera passée, il n’y aura plus rien. Rien que moi. »

A Harkonnen, Harkonnen et demi

Dune parle de pouvoir. On peut être étonné de la sobriété de la mise en scène : les premiers chapitres sont des dialogues destinés à poser les enjeux et nous montre l’ampleur de la machination politique qui se trame derrière l’ordre de l’Empereur Padishah aux Atréides de prendre le contrôle du fief d’Arrakis. Et tout le monde sait ce qu’il en est, y inclus le lecteur à qui on ne cache rien. La réalisation du complot est inéluctable.

« Il est exact que le Duc sait déjà, dit le Baron avec une note de tristesse dans la voix. Et il ne peut rien faire… Ce qui est d’autant plus triste. »

On peut être amené à ce stade à percevoir les Atréides comme les gentils de l’histoire : ils sont honnêtes, inspirent la loyauté, essayent d’échapper à la sournoiserie des Harkonnen. Mais n’oublions pas que dans les intentions d’Herbert en écrivant Dune réside une mise en garde contre les leaders charismatiques et l’aveuglement des hommes à suivre ce type de leader. (Entre nous, j’aurais été très intéressée de connaître l’opinion de Frank Herbert sur Trump et ce qui se passe aux Etats-Unis en ce moment.)

Peut-être que le leader charismatique dont il faut se méfier est celui qu’on ne voit pas venir, ou plutôt celui qu’on va voir venir au bénéfice du Bien et de la liberté, celui qui, par ses capacités de préscience, va précipiter son destin, celui qui va se débattre pour refuser le rôle qu’on lui a assigné … en vain. Les enjeux sont plus compliqués que simplement le Bien ou le Mal. Le Mal se cache dans le Bien et inversément. Cela nous incite à activer notre esprit critique.

« […] Grave cela dans ta mémoire, mon garçon : il y a quatre choses pour supporter un monde. (Elle avait noué quatre doigt noueux.) La connaissance du sage, la justice du grand, les prières du pieu et le courage du brave. Mais tout cela n’est rien sans (Elle avait refermé tous ses doigts en un poing)… sans celui qui gouverne et connaît l’art de gouverner. Que cela soit ta science ! »

Tout n’est que manipulation dans ce bouquin, que ce soit à un niveau interne au récit ou au niveau méta. Dans le roman, il y a les manipulations politiques (ex : comment l’Empereur va se servir de la haine des Harkonnen pour les Atréides afin de se débarrasser de ces derniers sans trop se mouiller lui-même), les manipulations entre individus (ex: comment le Duc Leto va laisser croire à la trahison de Jessica pour mieux dépister le vrai traitre) ou encore les manipulations génétiques du Bene Gesserit par le contrôle des naissances et des unions des gens de pouvoir.

« J’ai vu un ami se transformer en adorateur. »

Au niveau meta, il y a Herbert, en grand manipulateur en chef :

  • qui actionne ses personnages comme des marionnettes pour les placer et les déplacer sur l’échiquier de son propos. Ce qui est à mon avis une des raisons pour laquelle on n’éprouve pas d’attachement envers les personnages, qui sont pourtant loin d’être des coquilles vides.
  • qui brouille les pistes pour le lecteur en lui montrant un monde dont les enjeux sont bien plus complexes qu’une univoque lutte entre le Bien et le Mal

On ne peut parler du pouvoir dans Dune sans évoquer la place des femmes. Le système néo-féodale de ce très lointain futur est assurément patriarcal. Cependant, patriarcat ne veut pas dire que les femmes n’y ont aucune place. Le Bene Gesserit tient en son pouvoir ce qui fait de tout temps l’objet des convoitises patriarcales : la reproduction. Ce mécanisme est intrinsèquement lié au pouvoir politique puisque celui-ci se transmet de façon familiale. Qui dirige qui dans ce cas ? C’est très ambivalent. Prenons Dame Jessica : celle-ci met au monde un fils (un choix conscient pour une femme Bene Gesserit) alors que selon l’ordre du Bene Gesserit, elle aurait dû mettre au monde une fille. Une désobéissance qui semble l’émanciper à l’égard d’un ordre qui au final ne fait qu’entériner le même pouvoir patriarcal de génération en génération… sauf que son motif est l’amour qu’elle éprouve pour un homme qui jamais n’en fera sa femme légitime. Quoi qu’elle fasse, elle est enfermée dans un carcan de pouvoir dont il semble impossible de se détacher un carcan dans lequel les femmes ont un rôle essentiel à jouer… pour donner le pouvoir aux mâles.

Nous vivrons donc le temps de nos vies sur cette planète infernale, songea-t-elle. Si nous parvenons à échapper aux Harkonnen, ce monde est prêt pour nous. Et mon destin ne fait plus de doute : je ne suis là que pour préserver une lignée qui entre dans le Plan Bene Gesserit.

Ne te mets pas marteleur en tête

Dune est un système dans lequel tout est connecté et a un impact sur les autres éléments. Herbert offre un background très construit, sans non plus nous submerger de détails, et très cohérent. En fait, on peut agencer tout ça dans des boucles de « gameplay » assez simples en elles-mêmes mais qui s’agencent entre elles de façon complexe. C’est brillant.

On a deux grands systèmes qui sont eux-mêmes composés de plein de sous-systèmes :

  • L’écologie de Dune : le climat, le cycle du ver des sables et de l’Epice, la géographie (qui passe sans doute plus inaperçue à moins qu’on soit capable de former des cartes dans sa tête sur base des descriptions d’Herbert et des déplacements des personnages- spoiler : c’est pas mon cas mais on peut la voir à l’oeuvre plus précisément sur la carte en fin d’ouvrage), les Fremens et leurs capacités d’adaptation à cette écologie.

« Tout homme qui se réfugie dans une grotte n’ayant qu’une seule issue mérite la mort. »

  • La politique de Dune : je l’ai déjà évoqué plus haut avec l’Empereur, les Grandes Maisons et le Bene Gesserit, mais n’oublions pas le CHOM, la Guilde et ses pilotes, les Fremens, encore eux, et tout ce qui gravite autour. A un niveau plus micro, je place les relations des individus entre eux, qui sont hyper politiques aussi, par exemple quand Paul se met à se dire que sa mère est sa plus grande ennemie, ça tourne encore autour de la politique. Même la religion est politique puisqu’elle est étroitement imbriquée au pouvoir (cf la Missionaria Protectiva des Bene Gesserit par exemple)

 » Celui qui peut détruire une chose la contrôle. Nous pouvons détruire l’Epice. »

Ces deux grands systèmes se mêlent étroitement pour former la géopolitique de Dune. Où l’Epice tient un rôle fondamental à jouer. Si on faisait un mindmapping de Dune (👀), il en serait le centre. Du côté environnemental, on a le planétologiste Kynes et les Fremens (encore eux) qui se mettent à impacter sur l’écologie de la planète en essayant de la terraformer. On peut aussi plonger dans l’Histoire de ce futur en remontant au Jihad Butlérien qui a mené à la création de ces humains à superpouvoirs comme les femmes du Bene Gesserit en quête du Kwisatz Haderach ou les mentats tels que Thufir Hawat et Piter de Vries, véritables ordinateurs humains. J’arrête là sinon je vous raconte tout le bouquin, vous avez qu’à le lire, zut à la fin.

Cette chronique devient bien trop longue même si je ne vous ai pas dit tout ce que j’avais envie de dire au sujet de ce livre. A chaque fois que je pense à un élément, une thématique, un personnage, je soulève un coin de tapis qui me révèle encore davantage de sujets de réflexion. C’est sans doute ce qui fait le propre des grands livres, ceux dont on parle encore 50 ans après. Et puis c’est tout.

Informations éditoriales

Roman publié initialement en 1965. 1970 pour la traduction française par Michel Demuth dans la collection Ailleurs & Demain de Robert Laffont. Titre original : Dune. 2020 pour cette édition, avec une traduction révisée par L’épaule d’Orion. Complétée d’appendices, de 2 préfaces et d’une postface. Design de la couverture par Alex Trochut. 690 pages.

Pour aller plus loin

La hype dunesque étant à son plus haut point en ce moment, vous vous demandez peut-être quels peuvent être les bons ouvrages à acquérir pour aller plus loin dans votre lecture. Pour ma part, j’en ai lu 2 : le mook de Lloyd Chéry (Point Pop & podcast C’est plus que de la SF) et Dune – exploration scientifique et culturelle d’une planète-univers, dirigé par Roland Lehoucq dans la collection Parallaxe du Bélial’. Les 2 sont très bien, le premier est plus grand public, le second plus pointu. Je pense en rester là : en ayant consulté un troisième en librairie, il m’a donné l’impression d’aborder des sujets déjà traités d’une façon ou d’une autre dans les ouvrages précités. Si cela ne vous suffit pas ou que vous souhaitez avoir une panel plus complet sur la question avant de passer à l’acquisition, je vous invite à consulter les articles du blog L’épaule d’Orion qui a lu pas mal des ouvrages meta-dune, pour le meilleur et pour le pire.
D’autres avis : Lorhkan et les mauvais genres, Les chroniques du chroniqueur, Au pays des cave trolls, Les lectures de Xapur, Les critiques de Yuyine, ou signalez-vous en commentaire.

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En Antarctique Sur une planète-désert

27 commentaires sur « Dune | Epice est tout »

  1. Très chouette chronique qui montre à quel point Dune reste encore très riche toutes ces années après. Je l’ai relu il y a un peu plus d’un an (en audio) et j’y avais pris grand plaisir, et je suis actuellement dans le Messie de Dune (toujours en audio) qui me passionne tout autant 🙂

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  2. J’ai lu cela il y a 30 ans environ et je me demandais si la traduction de l’époque mériterait d’évoluer. Evidemment le monde de Dune n’a pas pris une ride, même si on peut y voir de multiples interprétations.
    J’angoisse toujours pour le film, car j’en ai gardé ma vision, même après le premier film….ou le jeu vidéo, qui justement montrait l’importance de la géo-politique.

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    1. Suite à une discussion avec Feyd qui a fait les corrections, la trad d’époque est plutôt bonne, les changements sont assez mineurs me semble-t-il.
      Je pense que s’il y a une bonne chance que le film soit de qualité c’est bien avec Villeneuve aux commandes. J’espère qu’on pourra le voir cette année.

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  3. Ah oui, quand même. Ça a l’air si riche. C’est sûrement ce qui me fait le plus peur et me freine un peu de le lire, je le prends presque plus comme un essai que comme un roman quand je vois la somme de réflexions que les gens en retirent. Cela dit, je vois bien mieux maintenant pourquoi 42 ouvrages d’analyse sont sortis récemment. ^^
    « Si on faisait un mindmapping de Dune » : 👀

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    1. La lecture est d’une telle fluidité que ça passe tout à fait bien. Faut juste pas trop s’attendre à du blockbuster full of actions, les 3/4 du bouquin c’est quand même des discussions entre les personnages XD

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  4. Hm, je garde un souvenir tellement bof de ce bouquin que, même toi, tu ne me donnes pas envie de m’y remettre (et la hype me saouuuule!!). Mais c’est super intéressant. Même si je ne lui donne jamais de deuxième chance, je prends conscience de tout ce qu’il contient.

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      1. Oui, je pense – d’une part parce que je suppose que mon homme voudra le voir, d’autre part parce qu’il n’est pas exclu que j’élise domicile dans mon cinéma quand il rouvrira (pour rattraper le temps perdu) et d’autre part parce que ce film-ci gagnera sûrement à être vu sur grand écran. Même si la bande-annonce ne m’a pas emballée, il a l’air beau visuellement parlant!!

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  5. J’allais dire « tiens on dirait un titre de la Méthode scientifique » mais effectivement vous avez pratiquement fait le même xD
    Il faut que je le relise ce roman, j’aurais sûrement pas le même regard qu’à 18 ans. Bon l’avantage avec le décalage du film c’est que je suis moins pressée xD

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  6. Je lirai le Mook (enfin, j’espère ne pas le laisser pourrir dans ma bibli), le roman je ne sais pas.
    J’ai vu le film, il y a longtemps, une série, il y a longtemps aussi (les enfants de Dune si je me souviens bien).
    J’ai même joué au jeu Dune (j’ai kiffé à l’époque).
    J’attends le nouveau film maintenant.

    Et sinon belle chronique fleuve, bien détaillée.
    (Mention spéciale aux jeux de mots)

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