Le Livre de M | Courir après son ombre

Le Livre de M est le premier roman de Peng Shepherd. Il a été traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel et publié par les éditions Albin Michel Imaginaire en juin 2020. Dans les Etats-Unis en pleine apocalypse mémorielle, Ory cherche Max qui fuit ses souvenirs perdus. Grimpez dans le camping-car, on fonce les rejoindre…

Apocalypse mémorielle

Le livre de M est un roman apocalyptique. Mais d’un genre assez particulier. En lieu et place d’une quelconque invasion zombies, dans ce roman, l’apocalypse commence lorsque des gens se mettent à perdre leur ombre et quelques temps plus tard, à perdre leurs souvenirs. Au début il y a peu de cas et on en fait peu de cas. Mais l' »épidémie » se propage et c’est bientôt des millions de personnes qui se mettent à perdre la mémoire. Le monde ne peut pas fonctionner normalement quand la majorité de la population n’est même plus capable de se souvenir de son propre prénom. Alors tout fout le camp.

Pour Ory, la fin du monde commença avec un cerf. A l’aube, il sortit, se rendit à l’orée du bois pour relever le piège à gibier. Suivit le fil du piège, écarta les feuilles, exhuma la cage en métal. Vide.
(incipit)

Le livre de M est un roman choral à 4 points de vues :

  • Ory, un homme qui se cache avec sa femme dans l’hôtel où ils fêtaient le mariage d’amis quand le monde s’est écroulé. 
  • Max, sa femme. Assez rapidement le couple sera séparé. Au début du roman, son ombre a disparu. On sait ce qui l’attend. Son histoire a la particularité d’être racontée au travers d’un magnétophone avec lequel elle enregistre ses souvenirs.
  • Mahnaz Ahmadi, une Iranienne en visite aux Etats-Unis pour s’entrainer au tir à l’arc. Elle devait participer aux JO. Elle a laissé sa famille en Iran, dont sa sœur.
  • Celui qui rassemble, un amnésique qui a perdu la mémoire dans un accident avant l’Apocalypse et qui va chercher à rassembler (qui l’eut cru ?) les survivants, qu’ils aient encore leur ombre ou non, à les protéger dans un monde devenu fou et à chercher un remède pour les sans-ombres.

Apocalypse symbolique

Le livre de M est un roman apocalyptique à la fois assez classique et d’une grande originalité. Les éléments habituels du postapo sont bien présents : l’isolement, la recherche de nourriture, le road trip, les regroupements de gens en factions plus ou moins hostiles, les mouvements sectaires d’illuminés, de guerres de factions et de militarisation.

Mais l’origine de cette apocalypse ne prend absolument pas place dans le champ apocalyptique connu. Elle prend sa source dans une vieille légende de la mythologie indienne. Elle lie l’ombre aux souvenirs de l’individu, posant la question de savoir si l’on est toujours soi-même si on n’en a plus le souvenir. Nulle explication rationnelle ne nous sera donnée. Ce qui arrive tient à la fois du symbole et de la magie (d’autant plus quand les « pouvoirs » des sans-ombres se dévoilent). Rationnellement on peut y voir une épidémie d’Alzheimer de masse mais cela ne tient pas la route dans le roman.

« Ursula, ai-je ensuite dit. Il faut que je te fasse un aveu. » Ma voix était si calme ! J’en étais la première surprise. Ou étais-je encore sous le choc ? Le moteur du camping car ronronnait sous nos pieds.
« Ursula, je ne sais plus lire. »

Apocalypse absurde

Pour moi, il s’agit de confronter des personnages à l’absurde et de voir ce qu’ils en font. Pendant une bonne partie du roman je me suis sentie dans le même état d’esprit que lorsque je regardais la série The leftovers. Pendant les premiers épisodes de la série, on est en mode « whaaaat, c’est quoi ce truc, à un moment ils vont nous expliquer, non ? » Non pas vraiment. Parce que ce n’est pas de ça dont il s’agit. Est-ce que la disparition soudaine d’un être aimé est explicable ? Elle est inacceptable et c’est de cela que parle cette série, de ceux qui restent alors que l’inacceptable s’est produit. 

Je ne me rappelle déjà plus trop comment ça s’est déroulé pour Le livre de M . Je me demande si The leftovers ne m’avait pas préparée à accepter. Très rapidement j’ai accepté l’absurde de la situation et j’en aurais voulu à l’auteur de nous en donner une explication rationnelle. Ca aurait fait un truc à la fin de The Lost : « mouais, ok, bof ».  La perte de la mémoire n’est pas explicable ni acceptable pour ceux qui la vivent et leurs proches qui voient l’être aimé devenir progressivement une coquille vide. Et malgré tout, il faut reconstruire du sens, pour avancer, créer du lien avec ceux qui restent et essayer d’en conserver avec cellui qui est en train de s’en aller. C’est ce que ce livre veut dire. Enfin c’est ce qu’il m’a dit à moi en tout cas.

La fin du Livre de M m’a fait un drôle d’effet, dans le genre grand écart entre la passion et la raison. Intellectuellement, cette fin m’a réjouie. Quelle idée géniale ! Le genre d’idée où quand on jette un regard en arrière sur toutes ces pages qu’on a déjà lues et où on se dit : « ça n’aurait pas pu finir autrement« . Emotionnellement, elle m’a brisé le cœur en mille morceaux. Parce que ces personnages comme pris dans un rêve de poursuite qui n’en finit plus, sont si bien construits qu’on s’y attache drôlement. C’est sans doute un roman d’amour avant tout. Pas forcément l’amour d’un couple, même s’il occupe une place centrale, mais tout l’amour qu’on peut avoir pour des proches, surtout lorsqu’ils le sont devenus par la force des choses. Toute cette entraide entre les voyageurs du camping-car m’avait éblouie, par exemple. 

Cinquante-deux.

Dans un roman qui tient à la fois de la SF, de la fantasy et de la littérature générale, Peng Shepherd nous conte l’histoire d’une apocalypse mémorielle qui s’abat sur le monde. C’est un roman qui parle de la part que la mémoire occupe dans la constitution de l’unicité d’un individu. C’est un roman qui parle de l’absurde qui tombe sur le coin de la gueule et d’un sens à reconstruire malgré tout.  C’est un roman d’amour, par le couple Max-Ory, mais aussi par les liens intenses et profonds de ses âmes qui se rencontrent dans l’adversité et qui se vouent une profonde affection.

Informations éditoriales

Roman écrit par Peng Shepherd. Publié en 2018. 2020 pour la traduction française chez Albin Michel Imaginaire. Traduit de l’anglais (US) par Anne-Sylvie Homassel. Titres original : The Book of M. Couverture par Leo Nickolls et Photo 12/Alamy/All Canada Photos / Chris Harris. 587 pages.

Pour aller plus loin

D’autres avis : Les critiques de Yuyine, RSF Blog, Les notes d’Anouchka, Pativore, Les chroniques du chroniqueur, L’épaule d’Orion, Un papillon dans la Lune, Les lectures de Xapur, Chut maman lit, Au pays des cave trolls, Le bibliocosmeQuoi de neuf sur ma pile, Le chien critique, Nevertwhere, De l’autre côté des livres, Marque-ta-page, ou signalez-vous en commentaire.

50 commentaires sur « Le Livre de M | Courir après son ombre »

    1. C’est très différent de The leftovers mais par cet aspect de ce truc complètement absurde qui tombe sur le monde, à propos duquel on aura jamais d’explication rationnelle et avec lequel ceux qui restent doivent dealer, souvent n’importe comment, ça m’y a fait complètement penser. Bon après cette série m’a complètement chamboulée, rien qu’écouter le générique ça me donne envie de pleurer, tu me diras si je suis un peu dingue quand tu l’auras lu.

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  1. « Je ne me rappelle déjà plus trop » : 👀
    Ça donne envie d’essayer même si je ne sais pas si je sauterai le pas. Enfin, ça a plus de chances d’arriver que ma reprise de « The Leftovers » je crois. Et puis j’ai envie de savoir pourquoi tu as mis « Cinquante-deux. » en citation, j’avoue.

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    1. On ne se refait pas et elle était facile à faire vu ma mémoire de merde ¯\_(ツ)_/¯
      Faudra qu’on reparle des raisons pour lesquelles tu as arrêté The leftovers pour voir si ça peut faire pareil avec Le livre de M.
      En tout cas faut pas croire, le bouquin est vachement page turner.
      Si tu veux effleurer la compréhension du 52 tu lis le premier chapitre (ou peu s’en faut), si tu l’appréhender dans sa globalité il va falloir le lire en entier.

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    1. J’ai lu ton billet du coup et merci pour ces mots qui font tellement sens à ce que j’ai ressenti : « postulat absurde pour asséner des vérités profondes »
      Ja rajoute ton lien, merci ^^

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  2. Il avait beaucoup fait parler de lui mais malgré son originalité manifeste je n’ai pas la petite étincelle qui me fait dire allez je vais le lire ! Dommage parce que tout ce que tu en dis a été très intéressant à lire ><

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      1. Oui c’est vraiment pas une ambiance que j’aime donc ça n’aide pas trop à se lancer 😅 je ne suis pas le public pour ce type de roman. Y’a une ou deux exceptions maiiiiiis c’est rare.

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  3. J’ai eu un peu de mal avec le personnage d’Ory (et l’aspect très militarisé d’une partie du roman) mais pour le reste je suis tout à fait d’accord avec toi 🙂 (la fin est effectivement dure à encaisser…)

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  4. Super critique qui reflète tout à fait ce que m’a fait vivre ce livre. La fin est en effet parfaite, dure émotionnellement mais très intéressante. J’ai adoré ce roman qui m’a surprise et envoûtée. (Btw: merci pour le lien!)

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  5. Bon, tu me le vends très bien, et comme Baroona je suis intriguée par ce « cinquante deux » et par cette fin « géniale »… mais j’ai bien peur d’être déçue, notamment par le fait que tout ne soit pas expliqué… peut être plus tard, quand j’aurai oublié ! 😉

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  6. Tu donnes un envie irrésistible de lire ce roman. J’aime bien quand les auteur.ices s’attaquent à la mémoire, peu importe le genre.
    Je suis comme Baroona intriguée aussi par ce « 52 »

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  7. Justement je crois que c’est le manque d’explications qui m’a frustrée. C’est marrant, y’a des contextes où ça passe et d’autres où ça me dérange. 2e cas pour ce roman hélas.

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      1. Alors on a hésité à la regarder en janvier et je me suis dit que j’avais pas la tête à ça. Peut-être la prochaine fois qu’on prendra un mois chez OCS ^^

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  8. On me l’a offert à Noel, j’ai prévu de le lire en avril si tout va bien (si pas d’autres livres m’arrivent dans les mains au passage) le post-apo j’adore et j’en lis trop peu ; en général j’aime bien avoir les réponses, mais ne pas les avoir si c’est bien fait, ça peut marcher.

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