Numérique | De l’internat à l’Internet

Numérique ou brevis est est le second volet du tryptique des Métamorphoses, écrit par Marina et Sergueï Diatchenko. Traduit du russe par Denis E. Savine et publié chez L’Atalante en mai 2021. Quelque part en Russie, Arsène, hardcore gamer de 14 ans, est contacté par un type bizarre qui lui propose de participer à un test de recrutement sous forme d’épreuves pour devenir testeur dans sa compagnie de création de jeux vidéo.

Au commencement était le jeu vidéo

Arsène, 14 ans, est hard core gamer sur Bal Royal, un jeu en ligne multijoueur (meuporg pour les intimes). Il élève aussi des chiens virtuels qu’il revend très cher pour financer sa place de choix dans le système politique de Bal Royal.

Il est tout le temps connecté. Il sèche les cours. Ses parents, pourtant accros à leurs propres joujoux numériques n’en peuvent plus et se débarrassent de son PC . Panique à bord alors qu’il s’apprêtait à jouer un gros coup sur son jeu préféré. Le voilà en train de fuguer à la recherche désespérée d’un cybercafé pour s’y connecter. Il manque de se faire voler ses identifiants et est sauvé in extremis par un personnage étrange qui répond au nom de Maxime. Celui-ci s’intéresse beaucoup à Arsène et lui propose de postuler à un job de testeur de jeu vidéo dans son entreprise « Les nouveaux jouets ».

Je suis une partie de cette force qui veut toujours le mal et produit pourtant le bien… Les citations sortent de moi en rafale mais tombent toujours à côté.

Petit traité de manipulation

Dans tout récit fictif, il faut nécessairement, pour adhérer au récit, que le/la lecteurice accepte d’être manipulé par l’auteur. Un peu comme dans Vita Nostra et Numérique, dans lesquels le personnage principal se fait manipuler par des entités supérieures qui en savent plus que lui à propos du milieu dans lequel il est jeté.
Cette manipulation consentie par le/la lecteurice est, à mon sens, extrêmement importante dans le tryptique des Diatchenko. J’avais consenti à 200% lors de ma lecture de Vita Nostra. Le classique roman d’apprentissage était sublimé par l’étrangeté de la proposition.

Tu as appris à manipuler des personnages virtuels, il en va de même avec les gens du monde réel. Il suffit de déterminer dans quelles circonstances ils agiront comme tu le souhaites, puis de les créer. C’est bien plus aisé que traiter avec le Chancelier ou négocier avec Queenie. Tes parents ne sont pas des conspirateurs, ce sont des gens guidés par leurs émotions et, surtout, très attachés à toi. A tel point qu’ils seront bien plus faciles à contrôler…

Cela n’a pas du tout fonctionné avec Numérique.

MAIS QUE S’EST-IL PASSE ? 😱

J’ai trouvé le récit est trop explicatif, didactique. Ce qui marchait dans Vita Nostra était justement que j’étais aussi désemparée que Sacha, qu’il y avait donc une identification et une empathie très forte. Ici le manipulateur d’Arsène passe son temps à lui expliquer des trucs sur la manipulation, les jeux vidéo et le numérique (exemple p.219) avec parfois des explications sur des mécanismes dont la légende urbaine a largement exagéré les effets comme les images subliminales. Qui plus est la thématique est beaucoup plus concrète, des sujets que je connais au final assez bien, il m’a été impossible de baisser la garde.

Egalement, les comportements sont assez caricaturaux. Le rapport au numérique d’Arsène et de sa mère, le rapport à la télévision de son père. Je trouvais ça trop gros, trop extrême. Je ne dis pas que personne ne peut avoir un comportement aussi extrême, juste cela a tendance à m’énerver de toujours voir les effets du numérique présentés dans ces comportements les plus extrêmes.

Autre exemple : Arsène qui semble à ce point persuadé que ses chiens virtuels ont peur tout seul dans le noir quand il ne s’occupe pas d’eux. Seriously ? Evidemment, une forme d’attachement ou d’anthropomorphisme peut apparaitre à l’égard d’items virtuels, on est champion en la matière, mais ce comportement est exagéré. Mécanisme d’attachement ne veut pas dire que l’on pense que ce à quoi on est attaché a une existence propre pour de vrai, même s’il s’agit de chiens de pixels très réalistes.

-Je dois au moins les confier à quelqu’un.
-Tu vas perdre de l’argent ? Beaucoup ?
– Ce sont de tout petits chiots. Ils ont été enfermés presque toute la journée… Seuls… Dans le noir. Ils attendent mon retour.
Toute trace d’amusement avait quitté la figure de Maxime.
-Dans le noir, répéta-t-il, pensif. Pourquoi dans le noir ?

Reste une dernière hypothèse : je suis tellement séquestrée par mes outils numériques que je n’arrive même plus à voir l’effet constructif d’une fiction critiquant leur bien fondé 🤣

Je n’ai en soi pas trouvé ma lecture déplaisante. Il y a des choses intéressantes. J’ai vraiment bien aimé l’épreuve dans la colonie de vacances par exemple et les réflexions sur le miroir aux alouettes de la toute-puissance. Juste il n’a pas produit sur moi l’effet escompté puisque j’ai passé pas mal de mon temps de lecture à décortiquer ce qui me semblait ne pas fonctionner.

Cela ne change aucunement mon intérêt pour le dernier opus de ce tryptique : match nul, le troisième permettra de départager. La curiosité est toujours à son level maximum.

Quand on a tout, il n’y a plus rien à désirer. La vie devient triste, insipide, vide.

Numérique n’est pas parvenu à opérer sur moi le même effet que Vita Nostra. Un récit trop didactique, des comportements trop caricaturaux dans leur rapport au numérique et une impossible immersion dans le récit ont eu raison de mon consentement à la manipulation orchestrée par les auteurs. Je vous invite néanmoins à vous faire votre propre idée, il n’en sera peut être pas de même pour vous, d’autant qu’il a fonctionné sur d’autres.

Informations éditoriales

Roman écrit par Marina et Sergueï Diatchenko. Deuxième tome du tryptique Métamorphoses. Publié pour la première fois en 2009. 2021 pour la traduction française aux éditions de L’Atalante. Traduit du russe par Denis E. Savine. Illustration de couverture Jpar Lauréline Reynaud et Dorian Danielsen. 409 pages.

Pour aller plus loin

Mes impressions sur Vita nostra.
D’autres avis : Un papillon dans la lune, OmbreBones, Les critiques de Yuyine, Quoi de neuf sur ma pile, Au pays des cave trolls, Just a word, ou signalez-vous en commentaire.

 

20 commentaires sur « Numérique | De l’internat à l’Internet »

  1. Merci pour le lien ! (et pour le rire, meuporg ça faisait longtemps ->)
    J’ai été beaucoup plus enthousiaste que toi sur celui ci mais tu n’es pas la seule à avoir moins aimé de ce que j’ai pu lire. Je me demande de quoi va traiter le 3e !

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    1. De rien (toujours ravie de faire rire :D)
      Oui je sais, celleux qui n’ont pas trop accroché ont des raisons un peu similaires aux miennes d’ailleurs).
      Le 3ème si j’en crois le rabat du premier volume va nous emmener de l’autre côté de la galaxie. Ca sent un peu la manipulation quantique 😀

      Aimé par 1 personne

  2. Ah zut, pour une fois on va être en désaccord. Moi j’ai beaucoup aimé, même si j’admets qu’il est un gros cran en dessous de « Vita Nostra ». Après c’est peut-être parce que je suis une vraie bille en numérique 😀

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  3. Outch. C’est un peu ce dont on pouvait avoir peur en voyant le thème. Est-ce qu’il fait peut-être un peu son âge aussi, avec sa parution en 2009 ?
    Je le tenterai sûrement à l’occasion, quand même, mais avec des attentes largement amoindries – ce qui ne sera sûrement pas une mauvaise chose. ^^

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    1. Je pense que ça n’a rien à voir avec l’âge du livre. Ca manque de finesse et c’est très monolithique. Ce n’est pas tant que c’est à côté de la plaque technologiquement c’est que je trouve qu’il ne s’y prend pas bien pour décrire les comportements des gens en rapport avec le numérique. Les jeux d’élevage par exemple ont explosé en 2006. C’est un milieu que je connais très bien. Je n’ai jamais vu un hardcore gamer croire que ces bestioles l’attendaient tristement dans le noir quand il ne jouait pas. Pourtant on était plus naïf numériquement parlant à l’époque.

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      1. Oui, ok, ma question était un peu idiote – confondre technologie et utilisation de cette technologie… >.< Désolé les Diatchenko, j'aurai fait ce que je pouvais pour vous trouver une excuse. 😅

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  4. Je comprends que son côté didactique ait rompu le pacte d’immersion pour toi et d’autres lecteurs et lectrices. Et il est évidemment nécessaire de se laisser manipuler par les auteurs dans cette série des Métamorphoses pour que ça match. J’ai personnellement beaucoup aimé. Légèrement moins que Vita Nostra tout de même qui, avec le mystère est un cran au-dessus de Numérique. J’ai cependant apprécié les expériences psychologiques glissées dans le récit qui ont fait écho à mes études de psycho assez brutalement.

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  5. J’étais pressée de le lire celui-là et finalement un peu moins vu les retours mitigés. Je pense que je vais déjà me relire le premier que j’ai lu un peu vite la première fois et ensuite on verra.

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