Le roman de Jeanne | L’Apocalypse selon Jeanne

Le roman de Jeanne Lidia Yuknavitch

Impressions.

Le roman de Jeanne est une fiction écrite par Lidia Yuknavitch et publiée en français en mai 2018 par les éditions Denoël dans la collection & D’ailleurs. Cette merveille sort résolument de l’ordinaire et s’affranchit de toute tentative de définition. Le roman de Jeanne est un livre qui grandit la littérature et je vous en touche quelques mots.

La Terre a rendu l’âme, achevée par les guerres dévastatrices des hommes. L’humanité nantie s’est réfugiée dans le CIEL, station orbitale qui pompe les dernières ressources de la Terre condamnant à la mort ses derniers survivants. Stérile, albinos, glabre, asexuée, cette humanité n’est plus que l’ombre d’elle-même, destinée à mourir à 50 ans pour éviter un épuisement des ressources.

La Terre est un cimetière. Il n’y a plus rien à dire. Plus rien à dire sur tout ce vide. Aucun éloge funèbre n’a été prononcé. […] Nous l’avons bien mérité. Pour ce que nous nous sommes fait les uns les autres. Pour ce que nous avons fait à ce globe sur lequel nous sommes apparus. Ce lieu merveilleux, maudit, que la vie a occupé l’espace d’un instant.

Christine vit dans le CIEL. Elle raconte et se raconte des histoires en les gravant sur son corps, en les « griphant« , procédé entre le tatouage et la scarification créant un effet en relief sur la peau. Elle raconte l’histoire de Jeanne, dernière rebelle devant l’oppresseur Jean de Men, morte sur le bûcher pour avoir tenté de sauver ce qu’il restait de la Terre et de l’humanité. Mais Jeanne est-elle bien morte ?

En m’observant dans le miroir, j’ai presque l’impression que mon corps est en pulsation. Un corps brûlé vif pour une cause juste : tout le contraire de la mort de Jeanne, en somme. Le feu de ma griphe remplacera ce qui, autrefois, se consumait entre nos cuisses.

En se réappropriant les figures historiques de Jeanne d’Arc et de Christine de Pizan et en leur donnant une dimension cosmique, Lidia Yuknavitch raconte une histoire de bruit et de fureur, de mysticisme et d’amour. Un texte décousu, baroque, magnifique qui fonctionne souvent par association d’idées, en particulier lorsqu’on est dans les pensées de Christine.

Mise en abyme façon poupées russes, la narration elle-même devient un enjeu majeur de ce roman : l’autrice nous raconte l’histoire de deux femmes, dont l’une raconte l’histoire de l’autre qui est elle-même la réincarnation cosmique d’une figure historique dont l’histoire a déjà été racontée mille fois. Votre cerveau a le droit de buguer.

Je suis l’histoire en train de s’écrire elle-même.

ou bien :

Il faut qu’il raconte son histoire. Les histoires peuvent sauver des vies. Elles donnent corps à l’action.

ou encore :

Avoir une histoire c’est être quelqu’un.

Lidia Yuknavitch parle de rapport au corps, à ces corps devenus asexués mais non exempts de désir. A ces corps vides, sans couleur, sans capacité de reproduction, véritable métaphore de ce que les êtres humains ont infligé à la Terre. Elle parle des corps scarifiés pour continuer à être et à se raconter. Elle parle des corps des femmes qui même libérés de leur utérus, restent un enjeu de contrainte à donner la vie ou à mourir en n’y parvenant pas.

Jusqu’alors, je la considérais comme une héroïne. Jeanne. Je voyais en elle ce que nous a appris à voir dans ce mot, dans cette idée. Une héroïne enfermée dans un récit écrit par des hommes, qui fait la part belle aux hommes. Mais qu’arrive-t-il lorsque le récit émane du corps d’une femme, d’une femme semblable à nulle autre dans l’histoire de l’humanité ? D’un corps lié non pas à Dieu, ni à un idéal intellectuel ou spirituel, mais à la matière et à l’énergie ? A la planète ?

Lidia Yuknavitch parle de la Terre, de la Nature, d’écologie. Mais surtout de géocataclysme, de guerres, d’épuisement des ressources. Le tableau qu’elle dresse est sombre, perturbant, mais aussi plein d’espoir et de rédemption.

Sa voix était marquée d’une rage plus ancienne que les canyons de la Terre, creusés par l’érosion, la tectonique des plaques et la force de l’eau.

Mise en abyme narrative, Le roman de Jeanne est une fiction d’une rare élégance et d’une brutalité folle. Bouleversant dans son propos sur le rapport au corps et la destruction de la planète, c’est un roman qu’il faut lire en lâchant prise sur ce qu’on connait déjà, ce que l’on croit connaître et ce qu’on attend d’un roman en général. 

Informations éditoriales

Publié par Denoël & D’ailleurs en 2018. Traduit de l’américain par Simon Kroeger. Titre original : The book of Joan. Illustration de couverture par Florian Schommer. 333 pages.

Pour aller plus loin

Une interview de l’autrice sur BibliObs.
D’autres avis : Quoi de neuf sur ma pile ?, Just a word, Un papillon dans la Lune, Lorhkan et kes lauvais genres, ou signalez-vous en commentaire.

 

12 commentaires sur « Le roman de Jeanne | L’Apocalypse selon Jeanne »

  1. Mon cerveau a bugué, je l’admets. Il a un poil frissonné aussi.
    Je suis un peu mitigé par le combo « corps + noirceur » qui ne sont de base pas mes meilleurs amis, mais puisqu’il y a un peu d’espoir, pourquoi pas. Surtout qu’il a l’air vraiment marquant et différent, c’est toujours bon à prendre. Faut réviser ses notions d’Histoire avant ?

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    1. Ouais je sais vraiment pas si ça peut te plaire. Si c’était un film je te dirais d’office de passer ton tour mais là… A emprunter peut-être ?

      Pas du tout. Je ne suis moi-même pas calée Jeanne d’Arc et compagnie et j’ai eu l’impression de profiter complètement du livre. J’ai peut être manqué des références cela dit, mais dans ce cas ça ne nuit pas à la lecture.

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    1. Chouette ! Tu m’en diras des nouvelles si tu le lis.
      Le CIEL est peuplé par les riches qui ont réussi à s’y faire la malle car ils sont riches :p

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    1. Je me suis aussi pose la meme question mais ce n’est pas son premier roman. J’ai pas verifié mais du coup je suppose que les autres ont été publié dans la même collec.

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  2. Je l’ai emprunté plusieurs fois à la médiathèque avant de me lancer dans ce roman ! Je n’arrive pas à savoir si je l’ai aimé ou non. J’ai trouvé qu’il y avait de très bonnes idées, une belle narration, mais… quelque chose ne collait pas plus que ça pour autant 😡 Ce roman ne m’a pas laissé indifférente et ma même quelque perturbée j’avoue, c’est le genre qui me dit que tous les livres n’ont pas besoin d’être apprécié pour être bon !

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