Nouvelles Tome 2/1953-1981 | Philip K. Dick

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Il y a plus de 2 ans je chroniquais Nouvelles Tome 1/1947-1953, le premier tome de l’intégrale de nouvelles d’un petit auteur méconnu, publiées chez Lunes d’Encre. Cet été, j’ai enfin terminé le tome 2 et je vous donne mes impressions, pas forcément nouvelle par nouvelle mais en re le groupant par thématique et par appréciation. Suivez-moi dans le psychisme tourmenté de Philip K. Dick

Parcours éditorial

La dernière édition de la publication chez Lunes d’Encre, volume que je tiens entre mes mains, est épuisée depuis des années.

Heureusement, les éditions Quarto ont repris le flambeau en rééditant l’ensemble, agrémenté de nouveaux paratextes par Laurent Queyssi. Hormis une nouvelle en plus dans le tome 1 et de ce fait une en moins dans le tome 2, le contenu est similaire.  Il est donc à nouveau tout à fait possible de se procurer cette intégrale.

Ce second volume contient 52 nouvelles et s’étale sur près de 20 ans, alors que le premier tome, qui contenait 68 nouvelles, courait sur 7 ans.  Il a donc écrit plus de nouvelles en 7 ans en début de carrière qu’en vingt sur la seconde partie de sa carrière. Ceci est facilement expliqué par le fait que Dick s’est mis à écrire des romans à partir de 1955. 

Pour lire mes intégrales dickiennes, j’étais munie d’un gros bloc de post-it et, pour chaque nouvelle, je notais, qui un bout de résumé, qui les thématiques abordées, qui mon degré de satisfaction à la lecture. Du fait que j’ai attendu trop longtemps pour écrire cette chronique, que j’ai lu la moitié du bouquin l’été 2021 et l’autre moitié l’été 2022 et que j’ai une mémoire de poisson rouge, cette chronique sera basée exclusivement sur le contenu de ces post-it. 

Les nouvelles bof/ j’ai pas compris

Globalement, mon ressenti est positif sur les nouvelles. Cependant, j’ai trouvé un nombre significatif de nouvelles qui ne me parlaient pas du tout, que j’ai trouvées bof, ou la fin bof, voire même que je n’ai pas comprises.  Dick a quand même un certain potentiel pour nous servir des élucubrations paranoïaques hyper chelous qui restent un mystère complet pour moi. J’ai l’impression que ça arrivait davantage en fin de volume qu’au début mais comme j’ai sorti tous les post-it du livre pour les relire, je ne peux pas en jurer.

Petit tour d’horizon… En sobrement « bof », j’ai par exemple L’œil de la Sibylle ou La sortie mène à l’intérieur (mais GG pour le titre), j’ai quelques « j’ai pas tout pigé » (Etranges souvenirs de mort, Une odyssée terrienne) mais aussi un « assez touchant même si je n’ai pas tout pigé » (Chaines d’air, réseau d’éther). L’un ou l’autre « c’était bien parti mais la fin est nulle » (La foi de nos pères). Du grand n’importe quoi comme La guerre contre les Fnouls ou Cadbury, le castor en manque qui raconte l’histoire d’un castor qui a des problèmes de couple et trompe sa femme, c’est tellement trop hyper chelou cette nouvelle, je… why… WHY ? Dans le genre malaisant, j’en ai encore 2 : Aurevoir, Vincent qui raconte l’histoire d’une pin-up qui se fait arrêter parce qu’elle ne porte pas de soutien-gorge (elle est polisseuse de pierre tombale aussi)(on fait des poupées à son effigie et elles appellent tout le monde Vincent)(bref) et une nouvelle d’une demi-page que j’ai qualifiée de « n’importe quoi fantasme parano de crétin mâle » (L’histoire qui met fin à toutes les histoires, la nouvelle est lisible en intégralité ici, ce n’est pas très long).

Mais alors la nouvelle que j’ai le plus détestée du recueil, qui est d’une limpidité exemplaire comparativement à certaines autres c’est Les prépersonnes. Cette nouvelle met en lumière la position anti-avortement de Dick. Dans un monde où l’avortement a été étendu jusqu’à 12 ans, des « camions abortifs » circulent dans les suburbs pour ramasser les enfants ne disposant pas de carte D – D pour Désiré. Cette nouvelle est médiocre car elle utilise les peurs irraisonnées et fallacieuses débilos des pro-vie pour dérouler une intrigue risible et caricaturale. Rajoutons à cela que les femmes y sont perçues comme liberticides (« Nous sommes pris au piège. Faits comme des rats »). 

Les nouvelles dickiennes

Heureusement, la majorité des nouvelles sont chouettes. Tout d’abord, il faut noter qu’il y a un paquet de nouvelles qui prennent pour thématique les faux semblants, la dissimulation, la supercherie, l’impossibilité de savoir ce qui est vrai ou pas. Par exemple dans Guerre Sainte, un PC ultrasophistiqué se met à croire que Satan existe. Dans Ne pas se fier à la couverture (Ce titre ! Il avait dû voir la couv de son Livre d’Or de la SF)(en vrai, il y a pire : il y a une femme dessus et elle n’est pas toute nue), on suit une enquête sur une version apocryphe du De rerum natura. Dans La fourmi électrique, un gars se rend compte qu’il est un robot et se met à manipuler la carte perforée qui gère sa réalité (par contre la fin n’a aucun sens). Dans Le retour du refoulé, une nouvelle d’une haute teneur en parano, un homme essaie désespérément de prouver qu’il vit dans un système illusoire alors qu’en vrai il aurait tué sa femme. On ne sait plus où est la réalité, le personnage non plus. 

Je ne vais pas toutes les citer mais il y en un petit paquet mais ma préférée sur ce type de thématique c’est Souvenirs à vendre, celle qui a mené à Total Recall de Verhoeven dans laquelle un type ordinaire veut se faire implanter le souvenir d’une mission secrète sur Mars de façon récréative parce que sa vie est barbante. Sauf que l’opération révèle qu’il a vraiment été agent secret sur Mars. Mais quel est le vrai souvenir et quel est le faux ? Une très chouette nouvelle bourrée de punchlines. Par exemple :

« Alors comme ça, vous voulez être allé sur Mars. C’est parfait. »

ou ce dialogue improbable :

« Suis-je allé sur Mars ? lui demanda-t-il. Tu es bien placée pour le savoir.
-Bien sûr que non, tu ,n’es pas allé sur Mars : c’est toi qui es bien placé pour le savoir, non ? Tu es tout le temps en train de pleurnicher que tu veux y aller »
Il reprit : « Bon Dieu, je crois que j’y suis allé, pourtant. » Au bout d’un moment, il ajouta : « Et en même temps, je pense que je n’y suis pas allé.

ou encore :

Tout ce que vous pensez peut être retenu contre vous.

Plusieurs nouvelles évoquent les pouvoirs psy et en particulier les pre-cog, dont bien sûr le célèbre Rapport minoritaire qui a mené à l’adaptation de Steven Spielberg, Minority Report. Si le film reprend la trame générale à savoir : le chef de la section Précrime se voit annoncé qu’il va tuer quelqu’un qu’il ne connait ni dEve ni d’Adam, il faut avouer que le film et la nouvelle sont très différentes. Ce n’est pas à proprement parler une nouvelle de pouvoir psy, mais je ne sais pas où la caser ailleurs alors : Le cas Rautavaraa est une super nouvelle qui parle d’éthique et d’incompréhension entre des humains « somatiques »  et des humains « plasmatiques » autour de la réanimation d’une femme dont le corps est irrémédiablement perdu.

Les nouvelles humoristiques

Pour terminer, évoquons l‘humour de Philip K. Dick. Oui un certain nombre de nouvelles sont en fait assez drôles. Déjà Souvenirs à vendre m’avait bien fait marrer. Je soupçonne aussi que certaines nouvelles que j’ai pas aimées/pas comprises sont d’un humour – potentiellement douteux – qui n’est pas ma came. Petit name-dropping de quelques unes que j’ai appréciée…  Dans L’autremental, un gars en voyage spatial se comporte comme un connard avec son chat. Des extra-terrestres le venge (le chat, pas le gars) et c’est drôle. Ah, être un gélate raconte l’histoire d’un gars qui, pendant la guerre contre les gélates, a dû subir des transformations corporelles dont la conséquence est qu’il se transforme régulièrement en gélate. Le retour à la vie civile est un peu compliqué. Alors il se marie avec une gélate qui a subit les mêmes transformations mais inversées et donc elle se transforme régulièrement en humaine. Un nouvelle antimilitariste. Visite d’entretien, quant à elle, raconte un quiproquo très rigolo entre l’agent d’entretien d’un objet qui n’a pas encore été inventé en visite chez un homme très intrigué. Au fur et à mesure que ses compagnons et lui tentent de comprendre la teneur du « Swibble », se dessine la description d’un futur effrayant. Drôle et glaçant.

-Nous nous battrons, déclara Butterford. Mieux vaut une guerre honorable qu’une paix dégradante.
-Il n’y a pas de guerre honorable. La guerre, c’est la mort, la barbarie et la destruction massive.
In : Consultation externe

Dick aime bien faire des private joke avec le fandom de la SF aussi. Dans L’orphée aux pieds d’argile, Slade est envoyé dans le passé dans le but d »être l’inspirateur d’ un auteur de SF. Mais ça ne se passe pas comme prévu. Une nouvelle amusante, dans laquelle Dick s’autocite et cite la nouvelle qu’on est en train de lire. Dans Projet Argyronète, des scientifiques retournent dans le passé pour enlever Poul Anderson et l’obliger à résoudre un problème de restauration de masse. Ils se rendent dans une convention de SF en 1954, pensant être à  un séminaire de préscients et croisent quelques préscients célèbres : Bradbury, Van Vogt, Asimov, Vance… C’est à mourir de rire.

Notons que le dernier texte de l’intégrale, Le hibou ébloui (Dick avait le sens du titre, on ne peut pas lui dénier cet état de fait), n’est pas une nouvelle mais une lettre envoyée à son éditeur pour résumer son prochain roman. Moins d’un an plus tard, Dick décédait sans avoir écrit une ligne de ce livre (pour autant qu’on le sache). Je me dois de vous dire que vu la teneur du livre, ce n’est vraisemblablement pas une grande perte pour la littérature (qu’il n’ait pas écrit ce livre, pas qu’il soit décédé). Paix à son âme.

Je vous avoue qu’écrire cette chronique m’a un peu réconciliée avec l’auteur. En effet, j’ai frisé l’overdose. J’en étais venue à me dire que Dick c’est bon j’ai fait le tour mais passer en revue mes petits post-it et revoir défiler mes souvenirs de lecture, me rendre compte qu’il y en a davantage de bons que de mauvais, ça rassénère sa blogueuse fatiguée.

Alors next step avec Philipe K. Dick ? Pas tout de suite, je souffle 😅Mais ce sera certainement le recueil Philip K. Dick Electric Dreams qui reprend les nouvelles qui ont été adaptées pour la série d’anthologie du même nom et qui traine dans ma PàL depuis un moment. Je re-verrais bien la série en parallèle pour une petite analyse comparée, puisque j’ai déjà lu les nouvelles dans les intégrales.

Informations éditoriales

Recueil écrit par Philip K. Dick. Publié en français chez Denoël Lunes d’Encre en 2006. Traductions revues et harmonisées par Hélène Collon en 1997-1998. Préface d’Hélène Collon. Illustration de couverture par Sparth. 1390 pages. La part obsessionnelle de moi-même voulait vous lister la liste complète des nouvelles, la part qui s’occupe de la gestion du temps n’est pas d’accord et vous propose plutôt d’accéder au sommaire complet sur le site de Noosfere.

Pour aller plus loin

Ma chronique du tome 1.
D’autres avis :  signalez-vous en commentaires.

11 commentaires sur « Nouvelles Tome 2/1953-1981 | Philip K. Dick »

  1. Donc comme tu as frôlé l’overdose, ta prochaine étape c’est de relire certaines nouvelles. Ça fait sens. 🙈
    « Dick avait le sens du titre » : j’allais faire la même remarque. Et un certain goût pour les pitchs improbables – sacré Cadbury, un vrai beau combo. Ça ne me donne pas particulièrement envie d’en lire, mais d’en avoir un aperçu ainsi c’est parfait. ^^

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    1. Alors… Dis comme ça c’est vrai que c’est bizarre 🤔 Dans ma tête c’était parfaitement logique.

      Des pitchs très improbables, je vous en ai épargné quelques uns. Honnêtement celui de cadbury aurait gagné à ne rester qu’un pitch, un peu comme Le hibou ébloui.
      Suite à mon expérience, j’aurais tendance à penser qu’il vaut mieux le découvrir en lisant des recueils raisonnés du genre de ceux chez FolioSF (? je ne suis plus sûre), j’ose espérer qu’ils ont écrémé. Les intégrales portent bien leur nom ^^

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  2. Génial! Félicitations d’être venue à bout de ces deux énormes tomes – et d’avoir gardé ton santé d’esprit, vu la teneur de certaines.
    Je suis complètement schotchée par le texte sur les « prépersonnes »! Et la nouvelle sur le castor a l’air de valoir son pesant de cacahuètes… 🤣
    J’adore le texte sur le gélate!! (Marrant, il me semblait que ça s’appellait « oh, to be a blob » en anglais 🤣) Et Souvenirs à vendre est extra aussi. Je ne comprends pas que les films n’aient pas profité de cette fin extra.
    Minority Report, je ne m’en souviens pas trop, mais je m’étais fait la réflexion que c’était comme pour Souvenir à vendre (et Frankestein, et Dracula, et Sherlock Holmes….): il n’y a pas grand-chose en commun entre l’œvre d’origine et l’adaptation qui en est faite, à part l’idée de départ.

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    1. J’oubliais: j’ai relu ton billet sur le tome 1 et j’ai constaté que tu as déjà lu Emmanuel Carrère, en fait: il a écrit la préface! 😃
      (Bon ok, une préface ça me compte qu’à moitié. Mais quand même!)

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    2. Ha marrant, ça aurait été plus parlant s’ils avaient gardé blob. Je me demande si c’est lui qui a inventé le concept.
      Les adaptations de Dick sont souvent peu fidèles quant au déroulé de l’intrigue, je pense que ça tient au fait que Dick est un auteur à idées avant tout, ce qui laisse une grande liberté au réalisateur de faire ce qu’il veut en gardant l’idée de départ. Perso ça ne me gêne pas.

      Aimé par 1 personne

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