Le messie de Dune | Ni (d)une ni d(i)eux

le messie de dune frank herbert

Le messie de Dune est le second tome du cycle de Dune. Il a été écrit par Frank Herbert. Paru aux US en 1969, il a été publié en français en 1972 chez Ailleurs & Demain, dans une traduction de Michel Demuth. Ce second tome en édition collector avec la traduction révisée s’est fait attendre et alors que le film de Villeneuve est actuellement dans les salles, il est enfin sorti. Ne restez pas aveugle aux attraits de l’épice et suivez-moi dans le palais de l’Empereur…

Le messie de Dune édition collector

Outre sa belle couverture cartonné avec marque-page intégré, cette édition propose : 

  • La traduction de Michel Demuthrévisée par L’épaule d’Orion et Fabien Le Roy
  • La préface de Laurent Genefort
  • En annexe, le lexique de l’Imperium
  • La postface de Nicolas Martin

Comme pour le tome précédent je me passerai de commenter la révision de traduction puisque je n’ai pas fait de lecture comparée. L’ensemble me parait par ailleurs impeccable et très fluide à lire.

La préface de Laurent Genefort revient sur Dune comme livre-univers et sur l’évolution de Paul Atréides dans son parcours « héroïque ». La postface de Nicolas Martin, quant à elle, investigue l’évolution de Paul en tant que figure messianique.

Le livre commence par un texte intitulé « Extraits de l’interrogatoire de Bronso d’IX depuis la cellule des condamnés » qui est en fait le vrai début du livre, escamoté à la traduction française initiale. Le voilà enfin rétabli. Je ne sais pas si c’est une particularité de la version collector ou si on peut aussi le retrouver dans l’édition Ailleurs & Demain classique et chez Pocket.

En revêtant son distille, il revêtait le désert tout entier.

Un dieu peut-il souffrir du syndrome de l’imposteur ?

Nous sommes 12 ans après la prise de pouvoir sur l’Empire de Paul Atréides. Comme annoncé à la fin du premier tome, il s’est marié avec Irulan, la fille de l’Empereur destitué, pour se donner une légitimité. S’en est suivi un Jihad sanglant destiné à mettre au pas toutes les planètes autour du culte de Muad’Dib. On ne voit rien de tout cela : ellipse temporelle.

Le roman prend trois directions, qui bien sûr sont étroitement liées :

  • Le complot fomenté par la Révérende Mère Gaius Helen Mohiam pour le Bene Gesserit, Scytale le danseur-visage pour le Bene Tleilax, Edric pour la Guilde des Navigateurs et Irulan, princesse délaissée à qui Paul n’a donné ni le titre d’Impératrice ni enfant, qui se joint à eux. Un complot qui ne nous est pas caché, à l’instar de celui du tome 1, même si ses enjeux ne seront pas révélés d’entrée de jeu.
  • Le question de l’héritier de Paul. On se rappelle que l’enfant qu’il a eu avec Chani dans Dune a été assassiné lors la guerre qui l’opposa à l’Empire. Ils n’en ont pas eu d’autres, et pour cause : Irulan donne secrètement un contraceptif à Chani. Cette question anime ses ennemis et ses proches. Le Bene Gesserit veut qu’il fasse un enfant à Irulan pour reprendre le contrôle de la lignée. Chani en vient à lui proposer de faire un enfant à Irulan pour qu’il ait un héritier. Ce qu’il refuse.
  • Les questionnements de Paul sur sa légitimité, en tant qu’Empereur mais aussi et surtout en tant que dieu vivant. Un leitmotiv mental accompagne ses pensées tout au long du livre : « abdique, abdique, abdique« . Mais il ne fait jamais rien. Bien sûr ne pas choisir est déjà un choix. Paul est un homme torturé par ses paradoxes. Paradoxe de celui qui, malgré son don de préscience, n’a aucun contrôle sur l’avenir. Paradoxe d’un dieu en plein syndrome de l’imposteur, qui se demande si sa sœur ne serait pas plus déesse que lui n’est dieu. Paradoxe d’un empereur qui ne souhaite pas la place qu’il occupe mais n’arrive pas à la quitter de son plein gré. Cela en fait un personnage complexe, ambivalent et tourmenté.

Et cela pouvait signifier qu’il était désormais rivé à une ligne d’existence. Était-il possible que l’oracle ne révélât pas l’avenir ? Etait-il possible que l’oracle fît l’avenir ? Qu’il ait emmêlé sa vie dans la toile des possibles, qu’il se soit pris au piège de cette ancienne précognition, victime de l’araignée-avenir qui avançait maintenant vers lui, écartant ses crocs terrifiants ?

Un huis clos tragique

Les intentions d’Herbert de faire de son cycle un avertissement contre les leaders charismatiques prend ici toute son ampleur. En mettant le doute dans les pensées du leader lui-même, Herbert le démontre d’autant plus.  C’est ici aussi qu’il prend à contrepoint la figure du héros. Sans manichéisme, il dresse de portrait d’un Empereur qui a commis maints crimes au nom de son pouvoir et de sa déité, mais surtout celui d’un homme profondément amoureux de sa compagne, celui d’un observateur de son temps, dépassé par ce qu’il a engendré. 

Le messie de Dune est la troisième partie d’un récit total. La première étant le voyage du héros vers les Fremens, la seconde son ascension en tant qu’Elu. La troisième est donc le récit de son déclin. Pour se faire, Herbert nous confine dans le huis-clos du palais d’Arakeen pour l’essentiel de l’intrigue, entourant Paul de ses proches Chani, Alia, Stilgar ou encore le désormais ghola Duncan Hayt Idaho et de ses ennemis Irulan, la Révérende Mère Mohiam, Edric le Navigateur dans sa cuve de gaz.

Mais on aura aussi droit à des passages détaillés sur comment se joue la religion et le culte de Muad’Dib et de sa sœur, la ferveur des foules, l’importance de l’Epice dans ce culte. Si le Jihad n’est pas montré en tant que tel, il est mentionné à de nombreuses reprises comme faisant partie intégrante du système religieux qui s’est développé sur ces 12 années de règne.

Je suis devenue ma mère et bien d’autres femmes encore, lui avait-elle dit. J’étais sans forme, sans nom, mais j’étais déjà une vieille femme.

Le messie de Dune offre une passionnante conclusion au dyptique dunien centré sur la figure de Paul Atréides. Canalisant son propos sur les doutes de ce dieu vivant et sur son entourage, qu’il soit ami ou ennemi, il offre un presque huis clos passionnant, tragique et épuré, à la fois très différent du premier volume et dans sa droite continuité. 

Informations éditoriales

Roman publié initialement en 1969. 1972 pour la traduction française par Michel Demuth dans la collection Ailleurs & Demain de Robert Laffont. Titre original : Dune Messiah. 2021 pour cette édition, avec une traduction révisée par L’épaule d’Orion. Complétée d’appendices, de 2 préfaces et d’une postface. Design de la couverture par Alex Trochut. 299 pages.

Pour aller plus loin

Sur le blog : Dune, Frank Herbert (version collector). Dune – première partie, Denis Villeneuve. 2 ouvrages sur Dune
D’autres avis : Lorhkan et les mauvais genres, L’épaule d’Orion, Les chroniques du chroniqueur, Au pays des cave trolls, ou signalez-vous en commentaire.

20 commentaires sur « Le messie de Dune | Ni (d)une ni d(i)eux »

  1. Je suis un peu sidérée parce que ta chronique me donne envie de lire le messie de Dune alors que le premier tome, je l’avais trouvé intéressant mais longuet. Là je suis super hypée va falloir que j’aille le chercher en poche avec la révision de traduction !

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    1. Une chose est sûre il est beaucoup plus court 😀 Après faut voir ce que tu avais trouvé longuet dans le premier, car il est très similaire au final (voire même plus) : peu de scènes d’actions, énormément de dialogues et de vois intérieures. Le sujet et comment il est traité est passionnant. Et j’adore la plume de l’auteur aussi, ça coule tout seul sous mes yeux.

      Aimé par 1 personne

      1. Je ne sais plus du tout parce que je n’ai pas écrit dessus ni pris de notes.. mais le sujet ici m’intéresse énormément et j’aime quand il y a beaucoup de dialogues donc j’y crois. Je te dirais si ça a fait mouche :3

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    1. Ha 😅 Je crains que lire celui-ci sans le premier serait un peu délicat.
      Oui, j’attends qu’ils ressortent en édition collector et compte les relire au fur et à mesure (s’ils ne sortent pas trop vite)

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  2. Je lai relu en audio assez récemment (dans son ancienne traduction du cou) et j’avais beaucoup aimé cette conclusion du voyage de Paul.
    J’ai aimé comme ça reste là aussi très actuel comme roman 🙂

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  3. En premier je salue le titre de ton billet, c’est excellent. Il évoque le contenu sans nul doute 🙂

    Ensuite, merci pour l’envie donnée de lire Dune tout court et poursuivre vers ce tome-ci.
    Il semble aborder des questions importantes, intéressantes.
    En plus je lis dans les coms que malgré peu d’actions, les dialogues sont importants et ca, pour moi, c’est important.

    Bref encore une bien belle chronique.

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  4. Je remarque que dans la version Pocket que j’ai, il n’y a pas l’interrogatoire de Bronso d’IX que tu cites. Dommage qu’on passe 12 ans sous le tapis mais vu ce qui se déroule dans ce tome 2, ça a l’air vraiment intéressant. Je compte le lire très prochainement, je suis encore plus curieuse maintenant 🙂

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