
Celleux qui passent régulièrement ici savent que j’aime beaucoup les écrits de Mariana Enriquez. J’ai déjà lu son roman Notre part de nuit et un recueil de nouvelles Les dangers de fumer au lit. Alors que les Éditions du Sous-Sol viennent de publier son troisième recueil, Un lieu ensoleillé pour personne sombre (qui est dans ma PàL), je me suis décidée à rattraper son tout premier recueil. Il a été traduit par Anne Plantagenet et publié en français en grand format aux Éditions du Sous-Sol en 2017. Je l’ai lu dans sa version poche, chez Points. Voyons voir de plus près le sort que l’autrice nous réserve.
Aperçu général
Vous savez, un livre de Mariana Enriquez c’est pour moi un peu comme rentrer à la maison. Bon. Certes dans une maison pas forcément très accueillante, avec ses squelettes dans le placards, ses enfants au bout d’une chaine, un matelas crasseux posé par terre dans un coin, un conjoint pas aidant et des soucis de santé mentale. Mais à la maison quand même. Donc c’est avec le plaisir habituel que j’ai lu Ce que nous avons perdu dans le feu, un recueil de 12 nouvelles, horrifico-fantastiques qui se déroulent toute en Argentine, pays où est née et vit l’autrice.
Si lire du Mariana Enriquez c’est comme rentrer à la maison c’est que ses textes courts sont très caractéristiques, tout en n’étant pas répétitifs (en tout cas je n’en suis pas à me dire que ça y est j’ai fait le tour de la question, ouf, j’ai son petit dernier dans ma PàL). Elle a sa plume certes, mais aussi des gimmicks de construction de récit, qui plaisent ou ne plaisent pas, moi ça me plait beaucoup. C’est-à-dire qu’une place centrale est accordée à l’ambiance, à la pose du cadre, des personnages et de leurs relations. Cela donne parfois l’impression de textes qui ne se finissent pas. Ce premier recueil ne déroge pas à la règle. Cela m’a chafouinée l’une ou l’autre fois, mais très peu au final : c’est son truc j’accepte ça comme ça.
Pour l’ambiance, on est servi par un décalage culturel qui provoque son lot de curiosité et comme elle aime se référencer sur le passé de son pays, par l’aspect historique en particulier sur la période dictatoriale sur laquelle elle revient sans cesse, allant fourrager dans les entrailles du traumatisme collectif. Je vois dans ces textes une sincère et palpable peinture sociale d’une Argentine contemporaine, plutôt celle des petites gens ou tout au moins du commun des mortels, qui n’oublie pas son passé.
A un niveau plus macro, ce qui me parle beaucoup aussi dans les textes de l’autrice c’est sa capacité à se pencher sur la santé mentale (souvent défectueuse) de ses personnages, les relations qu’ils entretiennent avec leurs propres dans des aspects le plus souvent dysfonctionnel.
Les nouvelles
Je vous propose de passer en revue chaque nouvelle.
L’enfant sale. La narratrice vit à Constitucion, un quartier mal famé de Buenos Aires. En face, vivent une femme toxico et son fils, qu’elle appelle l’enfant sale. La nouvelle est une tranche de sa vie alors qu’elle est amenée à faire la connaissance de l’enfant sale. Sur fond de la peinture d’un quartier, s’en dessine la peinture sociale. C’est la drogue, la maltraitance enfantine, le meurtre, les gangs, l’omerta mais aussi une forme de solidarité. A la fin, il ne reste que le sentiment de culpabilité de la narratrice.
L’hôtel. Deux amies se rendent dans un hôtel fermé en hors saison pour venger le père de l’une d’elle qui s’est fait virer par la patronne. Elles vont surtout se faire une belle frayeur.
Les années intoxiquées. Durant les années 90, un groupe de lycéennes vivant pour picoler et se droguer font le pacte de ne jamais avoir de mec. Évidemment l’une d’elle va déroger au serment, mais ça va surtout mal se passer pour le mec. La nouvelle est aussi l’occasion de revenir sur le contexte socio-politique de l’époque en Argentine.
On oublia jamais ce regard, ni cette fille. S’il y avait bien une chose dont on était sûres, c’était que personne ne lui ferait de mal : le danger, c’était elle. [Les années intoxiquées]
La maison d’Adela. J’avais déjà lu ce texte qui se trouve imbriqué dans le roman de l’autrice, Notre part de nuit. C’est une nouvelle très malaisante qui implique la disparition d’une adolescente dans une maison dont l’intérieur ne correspond pas à ce qu’il devrait être et puis quand on la regarde de l’extérieur ce n’est que des ruines et quand on entre à nouveau dedans, ce n’est qu’une vieille baraque. Elle est assez terrible aussi dans les conséquences que cette disparition ont sur les proches, en particulier sur Pablo, ami d’Adela et frère de la narratrice. Bouleversant.
« Pablito clavo un clavito »: une évocation du Petiso Orejudo. Cette nouvelle prend pour référence une vraie histoire d’un serial killer argentin surnommé Petiso Orejudo, « le petit aux oreilles décollés », qui tuait des enfants au début du 20è siècle. Le récit est à la troisième personne, centré sur le point de vue d’un homme, ce qui est inhabituel dans les nouvelles de Mariana Enriquez. Cet homme ordinaire fait un drôle de métier : il organise un tour « serial killers » dans Buenos Aires. Et donc il est amené à parler du serial killer aux oreilles décollés tous les jours. Il a une certaine fascination pour lui et l’histoire prend une tournure franchement malaisante quand il se met à voir l’homme dans son bus. Malaise +++ pour l’ambiance de ce texte très court et qui restera cependant comme un des plus marquants du recueil.
Toile d’araignée. Une femme et son mari partent en voyage en voiture avec la cousine de celle-ci (la femme pas la voiture, obviously). La femme dresse un portrait peu flatteur de son mari qu’elle n’aime visiblement pas, elle l’air aussi déprimée. En gros son existence ne la satisfait pas. On suit donc ça pendant un certain nombre de pages, c’est un peu déplaisant mais dans le genre le texte réussit son coup. On n’est pas là pour s’amuser, vous l’avez compris.
Fin des classes. Une lycéenne s’interroge sur les raisons qui poussent une de se camarades de classe à s’automutiler. Texte très court suffisamment graphique pour inspirer le dégout. Comme le texte suivant, il interroge un comportement auto-infligé aux causes multiples mais ici fantastiques.
Pas de chair sur nous. Très courte nouvelle qui raconte comment une femme devient obsédée par un crâne qu’elle a trouvé et par le fait de devenir aussi maigre qu’un squelette. Une analogie fantastique à l’anorexie, en forme d’anti-thèse à la pulsion de vie par la disparition de la chair, pour se rapprocher des morts. Il y a un double message à visée politique ici à mon avis, bien que cela ne soit pas dit explicitement, vu que les habitants de ce pays sont marqués, à jamais sans doute, par les disparus de la dictature dont les ossements sont introuvables.
Nous marchons tous sur des os, il suffit de faire des trous profonds pour atteindre les morts enfouis. Il faut que je creuse, avec une pelle, avec les mains, comme les chiens, qui trouvent toujours des os, qui savent toujours où on les a cachés, où on les oubliés. [Pas de chair sur nous]
Le patio du voisin. Paula vient d’emménager dans une charmante petite maison avec son mec. Pas grand chose ne va dans sa vie cependant : elle a perdu son boulot dans des circonstances qu’on apprendra plus tard, elle vient de perdre son père. Ça ne va pas très bien dans son couple non plus. Elle se met à espionner son voisin et ce qu’elle va découvrir va dépasser l’horreur imaginable. La fin de la nouvelle est d’une violence incomparable et le lecteur est laissé pantois dans un texte dont on peine à croire qu’il soit fini. Et pourtant si.
Sous l’eau noire. Marina Pinot est procureure et a l’habitude des affaires impliquant les habitants du bidonville de Buenos Aires, situé au bord d’une rivière archi polluée. Cette fois il s’agit de deux jeunes qui auraient été poussés dans l’eau par des policiers. Son enquête va l’emmener dans le bidonville et ce qu’elle va découvrir va mettre à mal ses croyances et la hérisser d’horreur.
Devant sa maison, le mort attend en rêvant.
[Sous l’eau noire]
Vert rouge orangé. La narratrice est une femme qui raconte comment son petit ami décide brutalement de s’enfermer dans sa chambre, sa mère lui déposant ses repas devant sa porte. Le titre fait référence à la couleur de ses statuts sur le service de messagerie Internet qu’il utilise, de loin en loin, pour communiquer avec elle. Le nihilisme social de ce garçon me pose fortement question.
Ce que nous avons perdu dans le feu. Cette nouvelle parle de manière frontale des violences faites aux femmes et d’une « épidémie » de mecs qui brûlent leur nana avec de l’essence et un briquet. A un moment donné, les femmes décident de se réapproprier le truc et elles organisent des immolations volontaires. Voilà. J’ai un peu de mal à accepter que des femmes puissent s’immoler volontairement pour lutter contre celles subies par d’autres. Un texte qui met très inconfortable.
En conclusion, je dirais que la meilleure façon d’aborder un texte court de Mariana Enriquez serait de se demander : mais qui est cette personne (ou qui sont, s’il y a plusieurs personnages centraux), qu’est-ce qui fait partie de son univers tortueux et angoissant ? Un peu comme on pourrait se le demander d’une inconnue un peu étrange qu’on croiserait le temps d’un trajet de métro et dont on imaginerait l’histoire. Sans jugement malgré l’inconfort ressenti. Si vous ne divez lire que 2 textes de ce recueil, je vous conseillerais La maison d’Adela, bouleversant, et « Pablito clavo un clavito »: une évocation du Petiso Orejudo, pour son high level de malaisance.
Informations éditoriales
Recueil de nouvelles écrit par Mariana Enriquez. Publié initialement en 2016. 2017 pour la publication française aux éditions du Sous-Sol. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet. Titre original : Las cosas que perdimos en el fuego. Illustration de couverture par Micah Lidberg. 247 pages.
Pour aller plus loin
Mariana Enriquez sur le blog: Notre part de nuit, Les dangers de fumer au lit.
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