Trop semblable à l’éclair | Un bouquin du tonnerre !

Trop semblable à l'éclair Ada PalmerImpressions.

Trop semblable à l’éclair est un roman écrit par Ada Palmer, paru en 2016 aux Etats-Unis. En France, il a été traduit par Michelle Charrier et publié au Bélial en octobre 2019. Il s’agit du premier tome d’une quadrilogie ambitieuse intitulée Terra Ignota. Trop semblable à l’éclair se passe en 2454 et constitue la première moitié d’un diptyque destiné à nous raconter 7 jours cruciaux pour ce futur si étrange. 658 pages pour nous raconter 3 jours et demi. Hum hum… A l’école, on ne devait pas féliciter Ada Palmer pour son sens de la synthèse. Voyons ensemble de quoi le monstre retourne…

Worldbuilding

Trop semblable à l’éclair est un livre complexe. Ce qu’a voulu faire Ada Palmer c’est créer un monde qui soit aussi étrange et étranger aux humains d’aujourd’hui que ne le serait le monde d’aujourd’hui aux humains du 18ème siècle. Ainsi, les voitures volantes modifient la perception de l’espace puisqu’on peut en une heure aller de Rome à Tokyo, jusqu’à modifier profondément la structure de la société, confinant les états-nations à un rôle géographique. Désormais, les gens s’affilient à des ruches, vivent dans des « bash » et préfèrent ainsi se lier par affinité spirituelle, politique et philosophique plutôt que par leur lieu de naissance (makes sense, hein, au final).

Ces affirmations recèlent quelque vérité, car il n’est nul besoin d’un provocateur doué pour que quelqu’un vivant sur Maui, travaillant au Myanmar et déjeunant à Syracuse trouve absurde de prêter allégeance au carré de poussière où, bébé, il s’est séparé d’un placenta.

Le rapport à la religion et à la croyance en quelque chose de divin est aussi très particulier. Si chaque ruche a ses lois, il en est une qui est universelle : le prosélytisme et les rassemblements religieux sont strictement interdits. Exit Dieu ? En fait pas vraiment. Chaque être a son « sensayer« , sorte de mix entre un psy, un prêtre et un philosophe, avec qui discuter de ces choses-là.

J’en reste là pour les tentatives d’explication parce que tout cela est incroyablement plus compliqué que ma vulgarisation en deux coups de cuillère à pot. C’est très cohérent, consistant. L’organisation de ce monde prend corps pour le lecteur, ce n’est clairement pas un monde de pacotille. Il a été pensé, chéri et peaufiné par son autrice.

Par contre, vous vous doutez que la lecture n’a rien d’une sinécure. J’en suis venue à la conclusion qu’il y avait trois façons d’aborder ce roman :

  • accepter de ne pas tout comprendre
  • prendre des notes
  • le lire deux fois

Comme je suis pleine de perplexité devant les prises de position tranchées, j’ai fait un peu des trois. Au début, je ne comprenais pas grand chose, alors j’ai relu des passages plusieurs fois et à la fin de ma lecture j’avais 4 pages de notes.

L’histoire est peut-être écrite par les vainqueurs, mais les fictions de ce genre le sont par des témoins qui essaient de deviner ce qu’auraient dit les victimes, si elles avaient survécu.

Narration

Donc. Trop semblable à l’éclair est compliqué à lire à cause de son background. Oui mais pas que en fait. La narration est elle aussi très particulière. Façon Jacques le fataliste et son maître dont l’autrice s’inspire, le narrateur, Mycroft, s’adresse directement à un lecteur qui interpelle Mycroft régulièrement, en général pour l’engueuler. En plus il écrit bizarrement remplaçant les s par des signes cabalistiques qui ressemblent diablement à des f et  du coup, pour moi, ce lecteur était affublé d’un terrible cheveu sur la langue.

trop semblable à l'éclair ada palmer

Une des raisons pour lesquelles le lecteur engueule Mycroft, c’est parce que celui-ci brouille les pistes des genres des personnages. Cette société est censée s’être affranchie des caractérisations de genre pour s’adresser aux personnes, ce qui fait de Mycroft un troll du 25ème siècle puisque lui s’amuse à genrer les gens par rapport à leurs actes ou leur propos en fonction de s’ils lui paraissent féminin ou masculin.  Etant assez peu décrits physiquement, on peut faire l’impasse sur leur genre. De toute façon, le reste du temps et pendant les dialogues, c’est le « on » qui prime, en vrai neutre qu’il est.

Sacré boulot pour la traductrice en tout cas, Michelle Charrier (ovation), parce que c’est pas comme si le français n’était pas une langue ultra genrée, tellement 100 fois plus que… tout à fait au hasard… l’anglais.

Histoire

A ce stade, vous allez dire, ok, ça va on a compris : ce livre est compliqué à cause du worldbuilding ET à cause de la narration. Oui mais en fait c’est pas fini. Vous avez pas remarqué que je n’ai pas encore parlé de l’histoire ? Donc c’est Mycroft Canner qui nous la raconte. Il y a deux points de départ à cette histoire :

  • Bridger, un enfant que le bash Saneer-Weekbooth cache au reste du monde. Bridger a le pouvoir de donner vie à l’inanimé. Un pouvoir immense, divin, dans les mains d’un enfant. On le cache pour des raisons évidentes.
  • Le vol de la liste des Sept-Dix du media Black Sakura. Cette liste contient le nom des 10 personnes les plus influentes du monde. Sa publication annuelle est attendue et est capable d’infléchir le cours de la politique mondiale.

Si vous aviez connaissance de quelque chose, quelque chose de merveilleux qui pourrait peut-être… qui créerait, si l’occasion lui en était offerte, un monde meilleur pour tous, à jamais, un monde infiniment meilleur, mais avec le risque, un risque terrible de réduire en pièces tout ce qui existe… détruiriez-vous ce monde meilleur pour sauver celui-ci ?

Ces deux faces de la même pièce font de Trop semblable à l’éclair un roman éminemment politique et spirituel. Je ne suis pas en train de vous parler jambon beurre et épinards, la politique et la spiritualité ne sont pas les choses les plus simples à appréhender dans notre monde, alors je vous laisse imaginer 400 ans dans le futur…

Trop semblable à l’éclair est un livre difficile à lire. Je pourrais vous dire que la récompense vaut l’effort mais ce ne serait pas tout à fait vrai. Parce que Ada Palmer, dans son immense sadisme, nous laisse pantois en plein cliffhanger après un dernier chapitre hallucinant.* C’est très frustrant. Je vous conseille donc vivement cette lecture.

En vrai, je ne pense malheureusement pas que ce livre convienne à tout le monde, ni à tous les états d’esprit. A vous de voir si cela peut vous convenir.

Personne ne les a pris au sérieux. Les gens prétendent que j’essaie d’enseigner les sciences comme s’il s’agissait de poésie. Mais c’est de la poésie ! Il faut être mort à l’intérieur pour ne pas s’en rendre compte !

Ada Palmer signe avec Trop semblable à l’éclair un roman d’une richesse et d’une cohérence folle. La lecture en sera ardue d’une part car le worldbuilding et les enjeux du récit sont complexes ; d’autre part car le narrateur prend un certain plaisir à balader son lecteur. Et c’est génial. 

*Rassurons-nous : le tome 2, Sept redditions, sort en mars avril  2020.

Informations éditoriales

Roman écrit par Ada Palmer et publié initialement en 2016. 2019 pour la traduction française aux éditions du Bélial’. Traduit par Michelle Charrier. Titre original : Too like the lightening, Terre Ignota, book I. Illustration de couverture par Victor Mosquera. 658 pages.

Pour aller plus loin

Une interview d’Ada Palmer aux Utopiales par ActuSF.
Une interview d’Ada Palmer aux Utopiales par Quoi de neuf sur ma pile.
L’autrice et son ombre, rencontre entre Ada Palmer et sa traductrice Michelle Charrier.
D’autres avis : Quoi de neuf sur ma pile, L’épaule d’Orion, Les chroniques du chroniqueur, Nevertwhere, Au pays des caves trolls, De livres en livres, Les notes d’Anouchka, Reflets de mes lectures, Blog-o-livre, Wandering Cross Road, Les lectures du Maki, L’ours inculte, Un papillon dans la lune, ou signalez-vous en commentaire.

44 commentaires sur « Trop semblable à l’éclair | Un bouquin du tonnerre ! »

  1. Aaah contente de voir que toi aussi tu as été masochiste 😁
    J’ai ri quand tu as parlé du cheveu sur la langue. Ça a été mon impression pendant toute ma lecture (et c’est TRÈS perturbant tu en conviendras), mais apparemment il s’agit d’un ss !

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    1. Et définitivement j’ai fait partie du type de lecteur « ok, ça a l’air compliqué, alors on va rusher à mort pour garder un max en tête et pas se lasser avant qu’il commence à se passer quelque chose ».

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      1. Ha mais je suis contente de ne pas être la seule avec cette histoire de cheveu sur la langue XD et oui c’est hyper perturbant, parce que le pire c’est que je savais que c’était pas ça, forcément, et puis on voit bien que c’est pas un f normal, mais purée JE POUVAIS PAS FAIRE AUTREMENT.
        Je sais pas comment tu as fait pour rusher… J’avais besoin de processer le machin entre deux chapitres, j’ai même fait une pause et au final ait mis un mois à le lire.

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      2. Haha pareil mais ça ressemble tellement à un f anémique ! Même maintenant que je sais que ça se prononce comme deux s ben… l’autre jour Erwan ou Le Bélial’ je sais plus a publié une citation sur facebook. Le cheveu était là.
        Pour le côté rusher, plusieurs explications. Premier SP reçu du Bélial’ donc sentiment de devoir quelque chose d’un peu important. Peur de me lasser si j’avançais pas jusqu’à ce que ça me prenne tout seul. Et semaine où fallait vraiment que j’évite de rester avec moi-même, donc Mycroft a été de « bonne » compagnie.

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  2. Intriguant, fascinant ? D’après ce que tu dis c’est surtout un livre qui correspond à un moment pour le lire, qui répond aussi à des envies. Si je suis bien, ta « rencontre » avec Ada Palmer a bien aidé dans ton approche de l’oeuvre et ta volonté de passer outre le découragement. Peut-être trouverai-je ce moment un jour, qui sait?

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    1. Oui c’est un livre dont il faut bien choisir le moment pour le lire, à moins d’être en permanence dans de bonnes dispositions. Je ne crois pas que ma « rencontre » avec Ada Palmer ait grand chose à voir avec la façon dont j’ai appréhendé ma lecture. Je n’y ai pas trop pensé à ce moment-là en tout cas. C’est un livre qui se lit avec patience à mon sens.
      Je te le souhaite ^^

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  3. Bien, bien. Très intéressant tout ça. Je tiens la consœur qui l’a traduit en très grande estime!! Mais je ne pense quand même pas le lire,ou peut-être un jour quand vous aurez tous tout lu et que vous aurez trouvé ça génial jusqu’au bout. ^^

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  4. Je suis très consciente de la qualité de ce roman (et s’il n’avait été en rupture de stock aux Utos le dimanche, il serait dans ma PAL) et pourtant, je me dis que ce n’est pas plus mal d’attendre la sortie du 2ème, voir s’il confirme l’engouement de la plupart des personnes que je suis dans la blogosphère, pour en faire l’acquisition.
    Et aussi, parce que ma disponibilité d’esprit et de concentration est revue à la baisse depuis quelques temps pour aborder des romans très exigeants sur ce plan.

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  5. On est quand même devant un insoluble problème : le lire mais devoir souffrir un cliffhanger, ou attendre mais avoir du coup deux difficiles briques à enchaîner ? En tout cas tout ça me fait énormément relativiser « Anatem » et me fait envisager de le lire – non, ne cherche pas, ce n’est pas forcément logique.
    Excellente chronique, limpide concernant ce qui est proposé et les enjeux. Ça augmente encore plus mon envie, même si ça fait aussi toujours peur – ce qui pour le coup est logique, je crois.
    Oh, et j’ai lu l’extrait avant ton paragraphe… et je l’ai lu avec un cheveu sur la langue. >.<

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    1. Je pense c’est juste une question d’avoir le bon état d’esprit pour le lire : de la disponibilité de cerveau, de la patience et une pointe d’envie d’un truc intellectuel (tu vois l’opposé de l’état d’esprit qui te fait revoir le même film pour la 15ème fois juste parce que doudou ou lire un livre que tu sais écrit avec les pieds juste parce que cerveau off). Pour le reste, je suppose que selon les individus, il est tout de même possible de se casser les dents dessus.
      « Oh, et j’ai lu l’extrait avant ton paragraphe… et je l’ai lu avec un cheveu sur la langue. >. »
      Hahahahaha XD

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  6. (Merci, je ne sais pas trop pourquoi ça a doublé.)
    Diffamation ! « Coup de foudre à Nothing Hill » et « Love Actually » sont des films hautement intellectuels qui demandent une attention de tous les instants.
    J’espère que je garderai toutes mes dents. Mais Jo Walton a dit que c’était bien jusqu’au bout, alors il n’y a pas de raison.

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    1. ha oui mais totalement si Jo Walton le dit, ça ne peut qu’être vrai. D’ailleurs je sais pas pourquoi je me suis embêtée avec un billet qui m’a pris 3 heures. J’aurais pu écrire : JO WALTON A DIT QUE C’ÉTAIT BIEN. LISEZ-LE. Voilà. 10 secondes chrono.

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      1. Sinon tu peux aussi te mettre à écrire d’excellents romans à succès, et ensuite on pourra écrire : TIGGER LILLY A DIT QUE C’ÉTAIT TOP, DANS UN EXCELLENT ARTICLE, LISEZ-LE. C’est comme tu veux, à toi de voir.

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  7. Un très beau roman, pas facile mais il mérite nos efforts. Sacré univers en plus, j’y repense souvent pour un oui ou pour un non, c’est bon signe ça. Hâte de lire la suite.

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  8. J’ai beau lire des avis excellents sur ce titre, je reste complètement freinée par la difficulté annoncée… je suis tellement pas friande de lectures ardues que je n’ose pas me lancer. Et pourtant, je sais que ça en vaut la peine et j’ai envie de savoir pourquoi xD (tu le sens le dilemne infernal?!!)

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    1. Oui je vois tout à fait c’est difficile. En plus c’est une quadrilogie et si je peux dire une chose c’est que c’est même pas possible d’arrêter après le premier ; l’histoire s’arrête en plein milieu. Je trouve qu’il vaut l’effort mais j’aime bien pour ma part les bouquins ardus (dans une certaine mesure hein).

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  9. J’atterris ici depuis ton article sur le second tome car je n’avais pas lu ton retour du 1er tome a l’époque.
    Ça m’a l’air bien ardu… ce n’est pas une lecture pour moi en ce moment mais je l’ajoute à la pile des pavés que j’aimerais lire quand j’aurai plus de temps et plus de temps de cerveau disponible… en tous cas j’ai profité des promos du confinement pour acquérir le 1er en numérique, y a donc plus qu’à tenter un jour…
    Mais du coup c’est un dyptique ou une quadrilogie ? Ou une quadrilogie de dyptiques ?

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    1. Oui ça l’est. Honnêtement c’est un livre que je vais avoir du mal à conseiller. Tu vois tu as survécu à Diaspora, je pourrais me dire « ouais c’est bon finger in the nose » mais en fait j’en suis même pas sûre parce que c’est très différent et en fait trop semblable ne ressemble à rien de ce que j’ai pu lire avant.
      Alors vu comment finit le tome 2 : c’est bien une quadrilogie, mais les 2 premiers vont très fort ensemble d’où le dyptique.

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