Nouvelles Tome 1/1947-1953 | Philip K. Dick

nouvelles tome 1/1947-1953 Philip K. DickImpressions.

Le premier tome de l’intégrale des nouvelles de Philip K. Dick a été publié chez Denoël Lunes d’Encre en 2006. Il contient 68 nouvelles ! Je les ai toutes lues et je vous en parle… pas en détails parce que je ne suis pas encore complètement folle. L’idée est ici de vous présenter des impressions générales sur l’ensemble de ces textes et ainsi que l’évolution de l’écriture et des thématiques de l’auteur. Suivez-moi dans le psychisme tourmenté de Philip K. Dick…

Parcours éditorial

L’intégrale des nouvelles de Philip K. Dick a vécu plusieurs éditions dans la collection Lunes d’Encre :

  • dans les années 90, elle est éditée en 4 volumes
  • en 2000, elle est rééditée cette fois en 2 volumes
  • et se voit offrir une 3ème édition en 2006

Depuis des années, cette troisième édition est épuisée et les occasions s’arrachent à prix d’or. J’ai eu l’immense chance de m’être fait offrir les deux volumes pour mon anniversaire en 2010 quand elles étaient encore disponibles. Oui j’ai mis près de 10 ans avant de sauter le pas de la lecture.

La bonne nouvelle c’est qu’une nouvelle édition de ces intégrales devraient voir le jour dans le courant de l’année 2020, préfacée par Laurent Queyssi. On en parle un peu ici.

Ce premier tome contient 68 nouvelles et s’étale sur 7 années de publication, entre 1947 et 1953. Alors que le second coure jusqu’en 1981 (l’auteur est décédé en 1982), soit une période de près de 20 ans. Très prolixe en nouvelles en début de carrière, Philip K. Dick publie son premier roman en 1955 (Loterie solaire) suivi de 43 autres. On peut aisément imaginer qu’il avait moins le temps pour se consacrer aux récits courts.

Les thématiques

Les premières nouvelles de Philip K. Dick sont moins obsessionnelles, moins paranoïaques et pessimistes aussi. Elles tendent également à être plus anodines avec des thématiques moins percutantes. On y trouve des nouvelles fantastiques (La révolte des jouets, La dame aux biscuits, Le roi des elfes) au côté des nouvelles de science-fiction, mais elles finissent par disparaître complètement du paysage. J’ai été un peu déstabilisée au départ ne trouvant pas forcément ce que je m’attendais à trouver.

Mais peu à peu les thématiques résolument dickiennes se mettent en place.  Les textes en deviennent plus percutants, dérangeants au lieu d’être simplement sympathiques. J’ai vu quatre grandes tendances émerger :

  • de très nombreuses nouvelles sont postapocalyptiques. La guerre, la destruction de la Terre sont omniprésents dans ces textes. Ca finit mal en général. Il en profite pour explorer le consumérisme à outrance (Tant qu’il y a de la vie), la nostalgie (La planète impossible) ou ou encore la fugacité de l’existence (Planète pour hôtes de passage).
  • la réalité et la vérité sont sans cesse interrogées. Les retournements de points  de vue, les situations qui ne sont pas ce qu’elle semblent être, des personnages remplacés par des robots ou des extra-terrestres. La question taraude l’auteur, c’est peu de le dire. Le banlieusard, Le monde qu’elle voulait, Expédition en surface, Rajustement, Mission d’exploration ou encore L’imposteur sont de cet ordre. Mais il y en a bien d’autres, tant la thématique est prégnante.
  • de la thématique précédente découle celle-ci. La paranoïa a toujours raison avec Philip K. Dick. Forcément quand la réalité n’est pas ferme et définitive, il faut la remettre en question. LA nouvelle phare qui explore cette thématique en en faisant le sujet de la nouvelle c’est bien sûr Les assiégés.
  • Dick interroge également les dynamiques de pouvoir et la société de surveillance. Dans Le problème avec les bulles, il expose comment les gens, déçu que la rencontre du troisième type n’ait toujours pas eu lieu, se réfugient dans la création de mondes miniatures sous verre et comment, pour reprendre le contrôle de quelque chose qu’ils ne maîtrisent pas, certains d’entre eux prennent plaisir à les réduire en pièces. Une situation qui m’évoque les jeux vidéo : ouvrir la cage des lions dans un simulateur de zoo, retirer l’échelle de la piscine dans les Sims ou se réjouir d’une attaque de cyclone dans SimCity, n’est-elle pas une forme de prise de pouvoir ? Il évoque également le colonialisme dans James P. Crowe, une nouvelle particulièrement efficace. La chasse aux capuchons explore la thématique « si vous êtes innocent, alors vous n’avez rien à cacher ». Dans Une petite ville, un homme malheureux reprend le contrôle sur sa vie et surtout sur son entourage à l’aide d’une maquette de la ville où il vit.

L’écriture

L’écriture de Philip K. Dick n’est pas ce qu’il y a de plus remarquable. Dick fait de la littérature à concept. Il a des idées, une vision du monde et cherche à la retranscrire sans fioritures.

On remarquera sa passion pour le twist final. Cependant dans la majorité des cas, il est très devinable en cours de lecture. Je me demande s’il en était de même à l’époque. Depuis les concepts de Dick ont été copiés, sublimés, triturés dans tous les sens. Et de ce fait ce quand il essaie de nous retourner le cerveau on n’est plus étonné. Cependant, ça ne retire rien à l’intérêt des nouvelles.

Les histoires sont très claires, pas abscons pour un sou. J’ai lu 2 romans de Dick et le moins qu’on puisse dire c’est que je ne les qualifierais pas de limpide (même si l’un d’eux est Ubik : chef d’oeuvre). Cela m’a beaucoup étonnée. Jusqu’à ce que j’arrive à la dernière nouvelle de ce fort volume, Sur la Terre sans joie, un texte qui part dans un délire mystique avec des anges, je suis pas sûre d’avoir saisi la portée de ce texte. Cela correspond-il à un point de basculement ? Si oui je vous avouer que j’ai un peu peur pour le second volume, qui risque de s’avérer bien moins aisé à lire.

Personnages

Les personnages sont assez peu construits. Dans le sens où le plus souvent ils n’ont pas d’histoire, pas d’enjeux autres que celle de jouer la démonstration de Dick. Ils sont des marionnettes aux noms souvent passe-partout, au physique flou et au caractère peu marqué. Ceci rejoint ce que je disais sur la littérature à concept plus haut.

Cependant, j’ai pu noter en progressant dans ma lecture un changement de paradigme : l’exploration de la thématique de la paranoïa force l’auteur à s’intéresser davantage à ce qui se passe dans la tête de ses personnages. J’ai hâte de voir comment ça va évoluer par la suite.

Où sont les femmes ?

A la cuisine. C’est vraiment fou que de nombreux auteurs masculins de l’époque débordent d’imagination et de spéculation sur le futur mais quand il s’agit d’explorer l’évolution des rôles hommes/femmes, il n’y a plus personne. Bref, chez Dick, les femmes sont très majoritairement confinées à leur rôle d’épouse. En tout cas dans ce premier volume.

Une nouvelle m’a cependant fait bien marrer sur la question des relations hommes femmes. Il s’agit de Etre humain c’est… Le mari très froid et désagréable d’une femme a été remplacé par une créature extra-terrestre affable et agréable. Elle préfère le garder plutôt que de récupérer l’original.

Ce recueil de 1500 pages a décidément beaucoup à offrir à qui osera s’y plonger. On y voit les obsessions de Philip K. Dick se créer sous nos yeux curieux. Du postapo à la parano, l’auteur se dévoile dans ces 68 textes qui correspondent aux débuts de sa carrière d’écrivain.

Informations éditoriales

Recueil écrit par Philip K. Dick. Publié en Français chez Denoël Lunes d’Encre en 2006. Traductions revues et harmonisées par Hélène Collon. Avant-propos d’Emmanuel Carrère. Illustration de couverture par Sparth. 1497 pages. La part obsessionnelle de moi-même voulait vous lister la liste complète des nouvelles, la part qui s’occupe de la gestion du temps n’est pas d’accord et vous propose plutôt d’accéder au sommaire complet sur le site de Noosfere.

Pour aller plus loin

D’autres avis : Lorhkan et les mauvais genres, ou signalez-vous en commentaires.

The maki project

 

24 commentaires sur « Nouvelles Tome 1/1947-1953 | Philip K. Dick »

  1. Je retrouve bien le Dick que je connais modestement dans ce que tu dis sur la réalité et la vérité. Ça m’a marquée. Et le coup des nouvelles à chute, aussi; j’ai un recueil de lui d’une dizaine de textes, je pense, et sauf erreur de ma part ils ont TOUS une chute. Et sur l’absence des femmes aussi, lol.
    « la dernière nouvelle de ce fort volume, Sur la Terre sans joie, un texte qui part dans un délire mystique avec des anges » –> Dans Le Royaume, Carrère parle justement de Dick car il a eu une crise mystique à la fin de sa vie. Mais c’est genre les dix dernières années de sa vie, donc ce texte-ci n’en fait pas partie. Je suis ravie de voir que Carrère a écrit la préface, d’ailleurs. 🙂

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    1. Y a souvent des chutes en effet. Pas tout le temps mais souvent. J’aurais du compter tiens :p
      En fait cette nouvelle est particulière, car l’histoire en elle-même est assez concrète. Une femme qui veut mourir pour rejoindre les anges, son mec part la chercher mais pour finir elle revient et c’est lui qui se retrouve coincé dans une sorte d’univers parallèle (bon c’est très grossier et basé sur mes souvenirs mais ça doit relativement être ça). Mais c’est le propos que je comprends pas. Quel est le but de cette nouvelle ? Que veut-il nous dire ? Du coup j’arrive pas savoir si c’est parce que c’est juste une gentille nouvelle anodine ou si j’ai pas loupé un truc sur sa portée pseudo-mystique ou que sais-je.

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  2. J’ai lu plusieurs recueil au fil des ans, dont certains se recoupent un peu, notamment les recueil thématiques autours des adaptations, mais je pense qu’il faudrait que je me lance à l’occasion dans l’intégrale, d’autant que j’ai les deux tomes à la maison 😀
    En tout cas très chouette chronique !
    Tiens et pour l’anecdote, je l’ai lu à l’envers ta chronique, du dernier paragraphe au premier, et je me rend compte que c’est pas la première fois que je fais ça XD

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    1. C’est un exercice intéressant la lecture par ordre chronologique, je vais faire ça plus souvent je pense, surtout avec les classiques.

      Merci 🙂

      Ok why not. Mais fais pas ça avec les livres XD

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  3. Ça fait quand même une belle prolifiquité – ça existe un « vrai » nom commun tiré de « prolifique » ? – c’est impressionnant.
    Il y aurait peut-être plus pour me plaire ici, surtout dans cette partie de sa vie, que dans ses romans auxquels j’ai du mal à accrocher. Mais bon, je ne me vois pas lire cette brique. ^^’
    Sur la dynamique des pouvoirs, ça me fait penser à une nouvelle de Ballard dans la première intégrale, avec la malette, même si je ne suis pas sûr qu’on puisse dire que la finalité soit identique.

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    1. Prolificité mais apparemment c’est un terme d’élevage, je ne sais pas si cela peut s’appliquer au sens figuré 🤔
      Tout est sorti en recueil de nouvelles je pense. C’est plus digeste.

      C’est quoi le titre de la nouvelle ? Ca me dit rien comme ça.

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      1. Bizarre. Mais que fait l’Académie Française ? Ah, bah rien, c’est vrai. =P

        Ça doit être « Le dernier monde de Monsieur Goddard » (je crois).

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      2. @Baroona: Je saute dans la conversation pour dire que si, l’Académie française fait quelque chose, à savoir que vendredi dernier ils ont répondu à une question que je leur ai envoyée par mail sur un point de langue 😀 (Pas taper, s’il vous plaît !)

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  4. Ah j’ai relu y’a pas longtemps « Etre humain c’est… « , je m’en rappelle c’est assez drôle 😀
    (ah mais oui je sais pourquoi c’est récent, elle a été adaptée dans Philip K. Dick Electric Dreams !)
    Pour ma part j’aime mieux Philip K. Dick en nouvelles qu’en textes longs. C’est chouette qu’ils rééditent cette intégrale en tout cas.

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    1. Tiens c’est dingue, j’ai vu la série, j’ai reconnu plusieurs des nouvelles du recueil : Le banlieusard, celle avec les capuchons, celle de la dame qui veut absolument revoir la terre. Celle-là ne me dit rien, j’en viens à me demander si je l’ai vue, ça a été tellement compliqué d’avoir les épisodes, y avait des soucis dans l’ordre des épisodes, je l’ai peut être loupée.

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  5. Je l’ai lu il y a quelques temps et j’ai été un peu déçu. Il y a de très bons textes mais j’ai trouvé que l’ensemble avait quand même très mal « vieilli »

    Et pour répondre à ta question, ou ta remarque je ne sais plus où ! Tu peux le compter comme Une lecture pour le projet maki. Dans le formulaire tu mets le titre du recueil ! 😉

    Bonne continuation, tu as fait la moitié de la lecture…

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    1. d’où l’intérêt sans doute des recueils multiples qui sont sortis en poche et qui permettent de trier un peu.

      ok je m’occuperai de ça demain alors ^^ Merci ^^

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    1. Oui c’est tout à fait intéressant, une vraie plongée dans l’écriture dickienne. Hâte de lire le tome 2 (enfin pas tout de suite c’est un pavé XD)

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  6. 1500 pages, pfiou !…
    Belle analyse globale en tous cas, ça doit être du boulot de penser à tout ça pendant la lecture. En même temps c’est une bonne manière de t’en imprégner j’imagine !
    En tous cas, la réédition m’intéressera, c’est clair !!

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    1. Je l’ai surtout fait pour la 2ème partie. Mais j’ai eu la présence d’esprit de noter un résumé et parfois quelques mots d’avis sur un postit pour chaque nouvelle.
      C’est difficile mais c’est la troisième fois que je me prête à l’exercice (2 tomes Ballard + celui-ci) il devrait finir par en ressortir une méthode je suppose XD

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      1. Il faudrait que j’essaie la technique des post-it… j’ai encore du mal à prendre des notes de manière régulière quand je lis, ce qui ne facilite pas le chroniquage…

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      2. Je ne saurais faire sans mais j’ai une mémoire de merde :/ Faut voir si tu en as besoin, si non c’est bien plus agréable de lire sans prendre des notes.

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  7. Je vais mettre ici un court avis sur « ô, nation sans pudeur » qui aurait mieux fait de finir en nouvelle. C’est un inédit de début de carrière, paru seulement en 1994. L’histoire : 1949 dans la Chine nouvellement communiste. Trois employés d’une firme américaine doivent rester jusqu’à ce que les communistes prennent possession du site. Une femme, deux hommes. Triangle amoureux classique puisqu’il y a eu une relation trouble entre la femme et l’un des hommes et que le deuxième est attiré par elle. Confinement (ah, ah), impression d’apocalypse, mais une structure du récit bien désordonnée, des digressions pseudo-philosophiques, des longueurs sur la vie de l’un, le jazz. On s’ennuie ferme car on se demande où il veut aller. Pas très loin hélas. Rien de novateur, et il n’a pas encore trouvé son créneau. Le seul intérêt est de montrer qu’un grand auteur met aussi du temps à se trouver.

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    1. Dick s’est souvent égaré j’ai l’impression, en particulier en forme longue. Mais bon les auteurs sont des êtres humains aussi, ils ont le droit de se planter. C’est dommage vu le sujet d’actualité ^^

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  8. J’aime de plus en plus le format court. Possible que je m’intéresse à lire quelques unes de ces nouvelles de PKD
    (d’ailleurs, je n’arrête pas de me demander si je ne l’aurai pas déjà un peu lu ce monsieur…)

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