Protectorats | Le recueil inédit de Ray Nayler

Protectorats est un recueil de nouvelles écrit par Ray Nayler, inédit sous ce format en langue anglaise. L’ensemble est traduit par Henry-Luc Planchat et publié au Bélial. J’ai découvert Ray Nayler avec beaucoup de curiosité dans les pages de Bifrost (ici, , ou encore ici), je me suis donc jetée avec la même curiosité sur ce recueil très attendu. Je vous en dis ‘quelques’ mots…

L’histoire d’une publication inédite

Je disais en intro (mais qui lit les intros ?) que Protectorats n’existe pas sous cette forme en anglais. Les textes ont en effet été sélectionnés avec soin par Ellen Herzfeld et Dominique Martel, aka les Quarante-Deux, qui travaillent conjointement avec Le Bélial pour leur ramener de nouveaux auteurs. Bien que, cette fois, le lobbying soit venu d’une constellation qui nous est plus familière par ici : L’épaule d’Orion. La démarche nous est expliquée dans une très intéressante préface des (Quarante-)deux sus-nommés.

Contexte uchronique et impressions générales

Les quatorze nouvelles du recueil ont la particularité de se passer dans le même background dont Ray Nayler nous distille les détails au fur et à mesure de notre lecture. Il se construit à partir d’un point de divergence uchronique, à savoir la découverte d’un vaisseau extraterrestre en 1938 par les USA. L’objet est bourré de technologies dont le gouvernement et les scientifiques américains vont s’emparer pour infléchir notre réalité, à commencer par le déroulé de la Seconde Guerre Mondiale.

J’ai retrouvé dans Protectorats une ambiance un peu comparable à celle que j’avais tant aimée dans Tales from the loop (la série ou le livre dont elle est tirée). Une ambiance un peu nostalgico-triste, une technologie incomprise qui a envahi le monde des humains, avec une aspérité désuète que je ne peux expliquer malgré les technologies, des petites histoires dans un fil narratif plus vaste. Tales from the loop reste plus intimiste car on ne sort pas du cadre de cette île en Suède alors que l’univers de Protectorats étend ses ailes (sorry pour la métaphore je viens de regarder le premier épisode de House of Dragons) mondialement et au-delà.

Les nouvelles de Protectorats dégagent par ailleurs un grand humanisme. On est toujours au plus proche des individus en relation avec leur entourage et des problématiques à échelle humaine, pas à l’échelle galactique.

Cette mélasse avait attendu pendant des siècles le moment de gâter mes papilles gustatives. Ils avaient téléchargé tout mon connectome humain, ma carte neuronale, l’avaient transféré par laser à trois cents années-lumière pour l’insérer dans un nouveau corps, et ils n’étaient pas fichus de proposer une bonne tasse de café.
[Sarcophage]

Les nouvelles

Passons en revue chacune des nouvelles.

  • Mélopée pour Hazan. Baris raconte sa rencontre puis sa collaboration obsessionnelle avec Hazan, une scientifique en passe de mettre au point une technologie exceptionnelle. Il est question d’orgueil et de fascination pour son objet d’études, au point de s’y perdre.
  • Mutabilité. Sophia et Sebastian se rencontrent dans un café. Sophia lui montre une photo de 400 ans d’âge sur laquelle ils se trouvent tous les deux. Ils ont visiblement un rapport au temps différent de la norme mais à chacun ses problèmes : le leur, c’est la perte de mémoire. Ils essaient de reconstruire des souvenirs mais sans trop y parvenir. Cette nouvelle est très énigmatique.
  • Père. Un jeune garçon qui a perdu son père à la guerre se voit offrir un père de substitution robot. S’il apprivoise très vite le robot comme figure paternelle, il doit faire face à la curiosité, mais surtout à l’hostilité de certaines personnes. Surtout celle d’une bande de jeunes dirigée par le jeune Archie, à la vindicte mal placée. J’avais déjà lu cette nouvelle parue précédemment dans le Bifrost 105. Voici ce que j’en disais : une nouvelle incroyablement émouvante sur la relation d’un enfant et son père de remplacement et les méchanceté de bullies jaloux et ignorants.
  • Les boucles de désintégration. Sylvia Aldsatt est pilote de boucles chez Opslab. La façon dont cette technologie fonctionne n’est pas très claire, mais ce n’est même pas clair pour eux. dans tous les cas, cela lui permet de revivre les souvenirs des morts. Elle seule en est capable, les autres y ont laissé la vie. Elle se retrouve à enquêter pour le FBI, une histoire impliquant les Russes dans un contexte post Seconde Guerre Mondiale.
  • Une fusée pour Dimitrios. Novella mettant à nouveau en scène Sylvia (notre nouvelle Andrea Cort ?). La situation géopolitique est explosive alors qu’elle essaie de récupérer les souvenirs d’un homme qui aurait eu connaissance de l’emplacement d’une seconde soucoupe volante. La nouvelle va encore plus loin que la précédente en terme de géopolitique.
  • Les yeux de la forêt. Une colonie humaine tente de se développer sur une planète hostile. Suite à une erreur d’une jeune recrue, Mutilée par erreur (de son surnom) se retrouve blessée, mortellement si elle ne reçoit pas des soins qu’il faut aller chercher au-delà d’une zone de grand danger. Sedef, la jeune recrue, s’en charge, en même temps il n’y a personne d’autre. Un récit de survie qui fonctionne super bien grâce au background (la teneur de la nature hostile, les vies et mœurs de ces explorateurices de l’extrême) à la tension narrative et à sa fin. Il s’agit d’une nouvelle à chute, non sans humour.

Ta façon de voir la forêt importe peu. Ce qui compte, c’est comment la forêt te voit.
[Les yeux de la forêt]

  • Sarcophage. Cette nouvelle est déjà parue dans le Bifrost 107. Il s’agit également d’un récit de survie, sur une planète tout aussi inhospitalière mais glacée cette fois. C’est aussi le récit d’une rencontre qui ne révèlera sa nature véritable que dans les derniers paragraphes.
  • L’hiver en partage. Deux femmes se retrouvent comme tous les ans à Istanbul, le temps de quelques jours de vacances. Le corps qu’elles occupent n’est pas le leur : leur conscience y a été implantée. Une pratique répandue, quoique coûteuse et provoquant l’hostilité de certains. Cette nouvelle m’avait beaucoup frustrée lorsque je l’avais lue dans le 109è Bifrost, c’est donc avec une certaine satisfaction que je l’ai relue. Non pas que l’univers de Protectorats ait révélé tous ses mystères mais de voir le texte s’intégrer dans cet ensemble plus vaste que je n’avais qu’effleuré à la première lecture.
  • Retour au Château Rouge. Irem revient d’un voyage d’exploration spatiale, des centaines d’années plus tard, dans un nouveau « vacant », un corps que sa conscience numérisée occupe. Le monde a changé, ses proches sont morts depuis longtemps. Elle retourne sur les lieux qui l’ont vue grandir et revoit l’androïde qui lui a servi de professeur. Seul lien qui la rattache au monde, elle essaie de lui faire retrouver les souvenirs qu’il a perdus. Un très beau texte qui parle du temps passé, empreint de nostalgie, ce temps passé qui n’est plus et reste vivant dans l’esprit de personnes trop vieilles pour vivre dans ce présent.

C’était du nécroterrorisme : une bombe incendiaire larguée par des morts dans un futur où leur cause n’était pas seulement oubliée, mais obsolète.
[Retour à Château Rouge]

  • Le réparateur de moineaux. Himmet nourrit les moineaux tous les jours. Ce jour-là, il sauve un moineau inconscient en l’emmenant à son ami androïde Sezgin, vétérinaire. Et si cet oiseau n’était pas un simple oiseau mais une faille dans la substance du monde ? Une nouvelle qui nous permet de comprendre un peu mieux la technologie du transfert de conscience et ses règles en restant dans l’intime des relations entre les protagonistes.
  • La mort de la caserne de pompiers n°10. Des IA’s ont été implantées dans des bâtiments afin de veiller à leur bonne gestion. Et si l’émergence d’une conscience chez celles-ci remettait en question le bien fondé de la destruction des bâtiments qu’elle occupent ? L’histoire nous est racontée du point de vue d’un Centre de Connaissance Communautaire, autrement dit une bibliothèque du futur. Une nouvelle très touchante qui se demande où commence la conscience et explore les conséquences de son émergence chez des IA domestiques. Sans doute mon texte préféré du recueil.
  • Les enfants d’Evrim. Les états d’âme, les décisions, la détermination et les sentiments de culpabilité de l’IA d’un vaisseau spatial en voyage au long cours alors que celui-ci subit un désastre majeur.
  • La pluie des jours. Sandra vit dans une sorte d’hôtel-Ehpad pour personnes très âgées, servi par des robots. Elle s’accroche à ses souvenirs tout en se plaignant du service d’étage. Récit amer sur le temps qui passe et le deuil.
  • Les hirondelles des tempêtes. Un phénomène étrange se produit des centaines de fois, partout dans le monde : des trous apparaissent, traversant de part en part en ligne droite horizontale, des objets, des bâtiments, des gens. La Docteure Makhviladze étudie ces anomalies. Un texte prenant en message d’alerte face à la destruction de notre planète.

Protectorats forme un ensemble de nouvelles de très grande qualité. Tous les textes sont excellents, apportent une réflexion, font un pas de côté et explorent plus avant cet univers incroyable créé par Ray Nayler. Les points de vue sont toujours intimistes, humanistes mais ils laissent souvent apparaitre une dimension plus large, sociologique, écologique ou encore géopolitique, ce qui renforce la solidité du background.

Informations éditoriales

Roman écrit par Ray Nayler. Publié inédite sous cette forme. Les nouvelles ont été publiées individuellement en anglais entre 2015 et 2022. 2023 pour la publication française. Ouvrage proposé par Ellen Herzfeld et Dominique Martel. Traduit de l’anglais (US) par Henry-Luc Planchat. Illustration de couverture par Manchu. 420 pages.

Pour aller plus loin

D’autres avis : Quoi de neuf sur ma pile, Au pays des cave trolls, Reflets de mes lectures , La grande bibliothèque d’Anudar, Les lectures du maki, RSF blog, Nevertwhere, Les chroniques de Feygirl, ou signalez-vous en commentaire.

14 commentaires sur « Protectorats | Le recueil inédit de Ray Nayler »

  1. « (mais qui lit les intros ?) » : 🖐
    Ça a vraiment l’air très bien. Et j’adore le fait que l’assemblage de l’ensemble apporte un plus, les Quarante-deux sont vraiment très forts pour ça. En plus là ce n’est pas juste une impression, tu as un exemple concret avec « L’hiver en partage », c’est admirable. Je le lirai à coup sûr.

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  2. Qui lit les intros ? Baroona, visiblement 😂.
    J’adore ce que tu en dis par rapport à Tales of the loop, ça me parle beaucoup. Je note donc ^^. Quand j’en aurai marre des Futurs mystères de Paris, j’irai y faire un petit tour 😊.

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  3. Cool! Ça a l’air vraiment bien choisi!
    Petite coïncidence: ma librairie a fait une newsletter spéciale imaginaire avec ce livre dedans, et j’ai lu ladite newsletter il y a trois heures.
    Pour ma part, j’ai aimé Père, mais je n’ai aucun souvenir de L’hiver en partage. 🤷‍♀️

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  4. J’ai survolé la présentation des nouvelles parce que je pense lire le recueil prochainement mais en tout cas ça a l’air très chouette, encore plus hâte de le lire !

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