Eau douce | « Dans la chambre de marbre de son esprit »

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Eau douce est le premier roman d’Akwaeke Emezi. Il a été publié en février 2020 chez NRF Gallimard dans la collection Du monde entier. Il a été traduit de l’anglais (Nigéria) par Marguerite Capelle. Ce récit met en scène le personnage d’Ada au travers des esprits qui l’habitent et la contrôlent. Eau douce fait partie de ces lectures qui ont un effet limite abstrait sur moi. Je vais tenter de vous retranscrire ce qu’elle m’a évoqué.

Mythologie igbo

Eau douce raconte la vie d’Ada. Mais la vie d’Ada ne lui appartient pas. Elle est en effet une ọgbanje, une enfant habitée par des esprits. L’ọgbanje fait partie de la mythologie igbo, un des groupes ethniques qui compose le Nigéria. Ces esprits sèment le chaos et la destruction en elle.

La première fois que notre mère est venue nous chercher, nous avons hurlé. Nous étions trois, et c’était un serpent : enroulée sur le carrelage de la salle de bain, elle attendait. Mais cela faisait quelques années que nous nous fiions à notre corps : nous pensions que notre mère était quelqu’un d’autre, une humaine menue avec des pommettes fardées et des grosses lunettes en cul de bouteille. Alors nous avons hurlé.
Incipit.

Eau douce a donc ceci de particulier qu’il raconte la vie d’Ada mais ce sont les esprits les narrateurs. Ce sont eux qui régissent la vie d’Ada la plupart du temps. Soit en tant qu’entités plurielles mais unifiées : Nous. Soit l’une d’entre eux prend la parole alors qu’Ada a subi un choc traumatique lorsqu’elle se rend compte que son petit ami la viole régulièrement et qu’elle ne s’en rappelle pas : c’est Asughara qui va durablement impacter la vie d’Ada. Il y aura aussi Saint Vincent mais il n’est jamais narrateur direct. Ces entités se retrouvent « dans le marbre », une sorte de palais mental érigé dans l’esprit d’Ada, où ils discutent entre eux et avec elle. Dans notre langage occidental, on parlerait de trouble de la personnalité.

Une autre conception de la santé mentale

Là se situe le premier apport d’Eau douce. Une autre manière de réfléchir sur la santé mentale qui n’est d’ailleurs pas forcément en opposition avec notre perception occidentale. Les esprits d’Ada l’ont à la fois rendue folle et à la fois la protège du monde extérieur. Ada vit des choses très difficiles tout au long de sa vie : un contexte familial douloureux, une mère absente, un père obsédé par sa carrière, l’accident de sa sœur dont elle se rend responsable au travers des divinités qui l’habitent, une relation de couple très problématique lors de laquelle elle est violée, des attouchements sexuels pendant l’enfance…

Cette façon de penser le trouble psychique m’a fait penser au Psylab, une chaine Youtube hautement qualitative présentée par 2 médecins psychiatres et qui à chaque fin d’émission récitent cette petite phrase : « Parfois, la folie est la meilleure solution pour s’adapter à la réalité« . Qui rejoint assez bien une réflexion que j’ai moi-même face à la maladie mentale : on peut parfois la voir comme un mécanisme de défense face à un ou des évènements insurmontables, qui ont besoin d’être processés, intégrés, digérés, puisqu’on ne peut pas faire en sorte qu’ils ne soient pas advenus.

Quand vous avez la grippe, vous avez de la fièvre. En soi, cela ne vous permettra pas de vaincre la maladie. Mais cela fait office de tampon, en attendant que votre organisme soit à même de fabriquer les lymphocytes appropriés. L’analogie est simpliste et s’arrête là. On ne peut évidemment pas comparer la grippe aux troubles bipolaires, schizophréniques ou dépressifs, qui peuvent en plus avoir des connotations génétiques ou épigénétiques.

(Dé)construction de l’identité

Ada est « ọgbanje » depuis sa naissance. Les esprits sont envahissants, méprisant face aux faiblesses humaines et donnent l’impression, souvent, qu’ils sont la cause de ses malheurs. Cause, conséquence, on ne sait pas trop. Les 2 forcément. Il est question de serpent qui se mord la queue dans le roman. Ils viennent en tout cas personnifier une problématique identitaire.

Dans le livre Ada n’a que très peu la parole. Elle n’est pas la narratrice de sa propre histoire. Au milieu des « Nous », à presque la moitié du roman, elle prend soudainement la parole. Deux pages bouleversantes dans lesquels elle explique à quel point elle n’a pas d’existence propre. C’est paradoxalement à ce moment-là que son existence s’est matérialisée pour moi.

Je n’ai même pas de bouche pour raconter cette histoire. Je suis si fatiguée la plupart du temps. En plus, tout ce que les autres pourront en dire sera la version la plus authentique, puisque ces autres sont la version la plus authentique de moi. C’est étrange à dire, je sais, étant donné que je suis devenue folle par leur faute. Mais je ne suis pas totalement opposée à la folie, pas quand elle s’accompagne de ce type de lucidité. Le monde dans ma tête a toujours été plus réel que celui du dehors – c’est peut-être l’exacte définition de la folie, quand on y pense. Tout ça est un secret que j’ai dû garder, mais plus maintenant, plus depuis que vous lisez ces mots. Et tout ça devrait sembler logique : je ne voulais pas être seule, alors j’ai choisi leur présence. A bien des égards, vous voyez, je ne suis même pas réelle.

Le roman est l’histoire de sa compréhension de cette non existence et comment se la réapproprier, comment intégrer les divinités qui l’habitent et comment rendre son corps plus conforme à qui elle devient et à son rejet de la maternité, et de façon plus générale à l’histoire de sa vie.

Le roman est décousu, chaotique. Il est issu d’une façon de penser bien différente et en même temps il est limpide. Il est difficile d’expliquer mon ressenti face à ce livre qui n’est pas sans violences, qui lui sont infligées par d’autres, qu’elle inflige aux autres ou qu’elle s’inflige à elle-même. C’est un lent parcours pour se comprendre soi même.

Un récit autobiographique ?

Si Eau douce est un roman, il a très clairement des connotations autobiographiques. La page Wikipedia est fort succincte mais on sent déjà poindre les liens. On en apprend plus sur Akwaeke Emezi dans un article qu’iel a écrit pour The Cut, un média américain et dans lequel iel parle des opérations chirurgicales qui l’ont rapprochées de sa non-binarité. Sujet qui est évoqué dans le roman aussi.

Sometimes, those costs are worn on your heart, like when the people you love no longer have space in their worldview for you. Other times, it’s the body that bears them, in markings and modifications. By now, I’ve come to think of mutilation as a shift from wrongness to alignment, and of scars as a form of adornment that celebrates this shift.
Extrait de l’article de The cut.

Je range ce livre dans une catégorie à part, qui ne se base pas sur le genre mais plutôt sur l’effet bouleversant et profondément atypique qu’ils suscitent ainsi que les thématiques identitaires, culturelles et de résilience qui les caractérisent. On peut, pour le moment y trouver : Le roman de Jeanne de Lidia Yuknavitch, Les abysses de Rivers Solomon et celui-ci donc. J’aurai toujours du mal à conseiller ces livres tant ils sont particuliers. Il faut accepter de renoncer à ce qu’on attend habituellement d’un roman et ce peut être un exercice pas forcément désirable ni parlant pour chacun d’entre nous. Mais si un des livres précités vous a profondément touché, il y a des chances que celui-ci également.

Eau douce est un roman admirable qui parle de folie, d’identité et de compréhension de soi en faisant voler en éclats nos conceptions sur ces sujets. Chaotique et troublante, puissante et déterminée, cette lecture rappelle que le monde est empli de voix hors normes qui viennent secouer nos acquis et qu’il est sage de leur prêter une oreille attentive.

Informations éditoriales

Roman écrit par Akwaeke Emezi. Publié initialement en 2018. 2020 pour la traduction française dand la collection Du monde entier chez NRF Gallimard. Traduit de l’anglais (Nigéria) par Marguerite Capelle. Titre original : Freshwater. Couverture : Shiva par Delphine Diallo. 254 pages.

Pour aller plus loin

Le site d’Akwaeke Emezi.
Article dans lequel iel parle de ses chirurgies de transition.
Les vidéos du Psylab.
Mes impressions : Le roman de Jeanne, Lidia Yuknavitch. Les abysses, Rivers Solomon.
D’autres avis : Les maudits, L’imaginaerum de symphonie, ou signalez-vous en commentaire.

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30 commentaires sur « Eau douce | « Dans la chambre de marbre de son esprit » »

  1. Je ne sais pas si ma propre folie se fera à ce roman mais le sujet me passionne, autant que je trouve que nous soignons fort mal ces « maux », ces inconnus (êtres, lieux,…) qui viennent en nous. Faut-il d’ailleurs soigner ou aider, accompagner? Il est très intéressant de sortir des schémas classiques et ce que tu présentes ici va dans ce sens.

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      1. Après sa lecture, je suis effectivement déstabilisé. D’une part parce que j’attendais autre chose en terme de style et construction. J’ai un peu de mal avec ces passages d’un esprit à l’autre, moins sur ce qui y est décrit. L’impression souvent de tourner autour du pot et d’en faire des longueurs. Effectivement, il y a une bonne part autobiographique si j’en juge par ce qui est dit de l’auteur.trice. Je ne regrette pas la lecture mais je n’en ferai pas une chronique complète, la tienne étant finalement parfaite pour cela.

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      2. Dommage de commencer ce genre de livre en ayant des attentes sur ce qu’on va y trouver, j’avais prévenu pourtant 😦
        Merci pour ton retour en tout cas et d’avoir tenté la sortie de route ^^

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  2. J’ai toujours trouvé les troubles dissociatifs de l’identité fascinants depuis ma lecture de « Les Mille et une vies de Billy Milligan ». Du coup ça me tente, surtout qu’il se dégage vraiment quelque chose de ce que tu dis – et que les livres atypiques sont ceux qui me marquent le plus, sous réserve que ça se passe mieux que « Le Roman de Jeanne », huhu. Merci pour la découverte.

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    1. C’est une appellation que je n’oserais pas accoler à ce dont souffre cette jeune femme, je t’avoue. Déjà d’une part le trouble dissociatif de la personnalité est très soumis à caution, c’est un truc très américain. J’avais lu tout un bouquin là dessus en fac de psycho à l’époque malheureusement il m’en reste peu de souvenirs, juste que ça parle de suggestion induite par des thérapeutes sur des personnes fragiles, il faudrait que je le relise et/ou que je regarde ce qui est encore valable de nos jours (c’était il y a 20 ans tout de même) mais du coup je me sens pas trop d’en parler comme un fait.
      La deuxième raison c’est que les symptômes de cette fille ont parfois trait au TDP (perte de mémoire) parfois à la schizophrénie (les voix dans sa tête avec lesquels elle dialogue). Ce n’est pas hyper « cohérent » du coup je sais pas trop. Mais bon mes cours sont loin je ne prendrai pas la responsabilité du diagnostic 😀

      Bref c’est assez compliqué d’analyser ce roman sous le prisme de nos référents, a fortiori parce que c’est une fiction ; on ne sait pas ce que l’autrice a mis d’elle même exactement. Et aussi parce qu’indéniablement la façon dont va s’exprimer le trouble mental est culturel.

      Cela dit ça ne rend le bouquin que plus fascinant et si tu es intéressé par ce type de question, forcément ça t’intriguera. C’est moins trash que Le roman de Jeanne 😀

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      1. Oui, je n’irai accoler aucun diagnostic non plus. Je m’étais un peu intéressé au sujet à l’époque, mais j’avoue aussi en avoir oublié la majeure partie. Loin de moi en tout cas l’idée de dire dans mon commentaire qu’Ada en souffrait, j’ai mal tourné mes propos, ça m’y faisait juste un peu penser sur certains points. Mais merci pour les précisions. ^^

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      2. Non t’inquiète, je précisais juste au cas où tu pensais que c’était mon intention, je n’ai fait aucune inférence sur les tiennes ^^

        Forcément on y pense à la lecture c’est certain. C’est le résumé de ma réflexion que je t’ai fait (faut pas me lancer sur des trucs que j’ai laissés de côté pour la chronique, zut à la fin XD).

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      3. Faut qu’on arrête d’envisager que peut-être l’autre envisagerait une interprétation erronée. xD

        Ahah. C’est parfait alors si ça te permet de compléter ton billet, je suis toujours ravi de lire tes réflexions. Je tâcherai de penser à relire ça une fois que j’aurai lu le livre. ^^

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  3. Merci pour la découverte ! Je suis intriguée par ce roman, les thématiques m’intéressent énormément, et vu que le Roman de Jeanne était un beau coup de coeur…. Probablement à mettre en wish-list ici.

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