Un long voyage | Heureux qui comme Ulysse

Un long voyage Claire Duvivier

Impressions.

Un long voyage est le premier roman de Claire Duvivier. Il a été édité par les Forges de Vulcain en mai 2020. J’ai suivi les traces de Liesse comme il a lui même suivi celles de Malvine. Est-ce qu’on revient indemne d’Un long voyage ? Suivez-moi  et vous le saurez.

Tout est dans l’incipit

Gémétous, ma hiératique, c’est pour toi que j’allume cette lanterne, que je sors ces feuilles, que je trempe cette plume dans l’encre. A vrai dire, je me lance dans cette entreprise sans savoir si je pourrai la mener à bien : il y a fort longtemps que je n’ai pas couché des mots sur le papier et, même à l’époque où cette tâche m’était quotidienne, mes oeuvres se limitaient à des rapports et procès-verbaux. Mais après tout, ce n’est pas une épopée que tu m’as demandée ; toi, tu veux la vérité sur Malvine Zélina de Félarasie, et je suis l’un des derniers en vie à l’avoir connue. Je vais donc faire la lumière sur elle…
Incipit

Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Ce roman m’a conquise dès l’incipit, plein des promesses :

  • Le ton est empreint d’une certaine tristesse qui détonne avec le prénom du narrateur que l’on apprend dès le deuxième paragraphe : Liesse. Le récit que l’on va nous raconter ne sera pas joyeux. Mais le ton est aussi empreint d’une certaine tendresse : le récit sera profondément humain.
  • Le narrateur s’adresse à une certaine Gémétous qu’il doit tenir en une grande estime puisqu’il lui accole le qualificatif de « hiératique » (ce qui au final prendra sens plus tard). On ne sait pas qui c’est, on s’attend à ce que le livre nous le révèle par la suite.
  • Il va nous raconter l’histoire d’une certaine Malvine Zélina de Félarasie. Avec un nom pareil on imagine tout de suite quelqu’un d’important. Pourtant le récit ne sera pas héroïque (« ce n’est pas une épopée »). Il parle de « vérité », de « faire la lumière », ce qui implique aussi de révéler des éléments qui ne sont connus que de lui seul, que le récit usuel que l’on produit autour de cette Malvine n’est pas exact ou incomplet.
  • Dans le second paragraphe (non reproduit ici), il précise tout de suite que ce récit va impliquer qu’il parle de lui : son destin est étroitement lié à celui de Malvine. Dans le premier paragraphe on apprend qu’il avait à rédiger des rapports et des procès-verbaux, ce qui donne un indice quant à sa possible fonction auprès de Malvine.
  • Rajoutons aussi que l’autrice, au travers de Liesse,  pense à avertir le lecteur de 2 éléments importants : nous ne sommes pas dans notre monde (à cause des noms des personnages) et la technologie de ce monde-là n’est pas moderne (le narrateur écrit à la lueur d’une lanterne, avec une plume).

Toutes les promesses de cet incipit seront tenues, et plus encore. Merci au revoir cette chronique est terminée, vous pouvez aller lire le livre (ou pas si elles ne vous disent rien).

Ok, je vous en dis tout de même un peu plus…

Tout est dans les personnages

Liesse est donc le narrateur du récit. Son statut est très particulier car dans les faits il est un esclave… alors que l’esclavage a été aboli. L’esclavage et son abolition est par ailleurs une thématique centrale du récit. Il va, par divers concours de circonstances, s’attacher aux pas de Malvine Zélina de Félarasie. Malvine qui est, elle, de sang impérial et vouée à occuper des postes de gouvernance dans l’administration de l’Empire quaïmite.

C’est par ces personnages, l’un aussi insignifiant que l’autre est essentiel que l’autrice nous montre ses intentions : raconter l’Histoire par l’histoire d’un individu. Parce que ce qui se joue dans ce récit a bien une signification historique à savoir, à la fois les causes et les conséquences de la lente déliquescence cet Empire. Liesse nous la contera de son point de vue, de son quotidien de secrétaire particulier avec son lot de tâches rébarbatives et de ses relations interpersonnelles et familiales (une thématique qui n’est d’ailleurs pas sans évoquer la domestic fantasy de Pierre-de-vie de Jo Walton).

Si le grandiose t’intéresse tant, Gémétous, prends la peine de te pencher également sur le trivial ; rappelle-toi que ce n’est pas à l’ombre des légendes qu’on trouve le bonheur, mais auprès de la chair et du sang. Personne ne le sait mieux que nous deux.

Ceci explique aussi le ton, triste et tendre, et l’aspect épistolaire du récit : le lecteur n’est qu’empathie et je dois avouer que les larmes me sont monté aux yeux plus d’une fois en cours de lecture.

Tout est dans l’intrigue

Quand j’ai commencé Un long voyage, j’ai cru jusqu’à la moitié du roman que l’aspect narratif du roman serait assez léger, que l’on serait davantage dans la chronique d’une époque que dans une narration forte. J’aurais mieux fait de relire l’incipit. Il s’agit bien ici de nous faire un récit étonnant avec l’irruption lente d’un élément propre aux littératures de l’imaginaire.

Claire Duvivier nous avertit dans le premier paragraphe : Liesse va nous éclairer sur le destin de Malvine. Ce qui peut tromper c’est le rythme du roman : il faudra attendre près de la moitié de la lecture pour voir commencer à poindre ce qui fera les interrogations narratives du lecteur. Pourquoi Melvine disparaît pendant des mois ? Ou est-elle allée ? Quel impact cette disparition va-t-elle avoir sur cette fameuse Histoire ?

A cela, il faut compter sur un worldbuilding très fin, à la fois riche mais pas envahissant. La géographie est perturbante au début : des mots définissant des lieux qu’on est incapable de situer autrement que par ce que Liesse nous en dit. Trop habitué aux cartes dans les romans de fantasy, on est déstabilisé et c’est bien comme ça, d’autant que l’absence de carte renforce l’intention de l’autrice. Liesse n’est ni géographe ni historien.

Mais à un moment donné, c’est la direction que j’ai prise, parce que je me souvenais confusément que c’était là ma destination. Ca et mon nom, c’était à peu près tout ce que j’avais. C’est un long voyage, non ?

Premier roman parfaitement maîtrisé, Un long voyage  tient toutes les promesses de son incipit dans une remarquable cohérence des personnages, des thématiques et du style employé.  Une lecture à la fois douce et amère de l’Histoire racontée du point de vue de celui qui ne la fait pas.

Informations éditoriales

Roman écrit par Claire Duvivier. Publié par les éditions Aux Forges de Vulvain en 2020. Illustration de couverture par Elena Vieillard. 314 pages.

Pour aller plus loin

Mes impressions sur Pierre de vie de Jo Walton.
D’autres avis : Quoi de neuf sur ma pile, Chut maman lit, Les chroniques du chroniqueur, Sur mes brizées, Les chroniques de Feygirl, Au pays des caves trolls, Un papillon dans la Lune, Les notes d’Anouchka, Les critiques de Yuyine, Reflets de mes lectures, ou signalez-vous en commentaire.
Interview de l’autrice chez Les chroniques du chroniqueur.

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31 commentaires sur « Un long voyage | Heureux qui comme Ulysse »

  1. Chouette! Cet incipit ne me vend pas du rêve (entre autres parce que j’ai dû aller chercher « hiératique » dans le dictionnaire, ahah) mais je note ton ehtousiasme! 🙂

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    1. Mais … Moi aussi… Je ne comprends pas en quoi ça fait qu’un livre ne vend pas du rêve. Je suis contente j’ai appris un nouveau mot (enfin j’ai mis une vraie définition sur un terme que j’ai déjà entendu ailleurs plutôt). En plus ce mot a un double sens ce qui est vraiment intéressant pour l’histoire, mais que tu ne peux pas vraiment comprendre quand tu la commences. Je vais le préciser d’ailleurs.

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      1. Comme je te disais par ailleurs, je me dis que ma compréhension du bouquin est mal barrée si je dois chercher un mot dès la première phrase 😀 Mais sinon c’est plus un ressenti général, ou un non-ressenti plutôt, un « pas d’atomes crochus particuliers » avec ce premier paragraphe. Je donnerai une chance à ce bouquin s’il croise ma route à cause de ton avis très positif, pas spécialement à cause de l’incipit, tu vois?

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      2. Oui je vois. En tout cas ça annonce pas quelque chose de compliqué à lire rempli de mots chelou. Au pire la géographie et les noms des perso sont pas évidents pour nous mais pas besoin de récap à la Game of Thrones, il suffit de se laisser porter par le récit.
        Oui je vois mais en même temps l’incipit est rarement un argument de vente pour un livre. Encore que commençant à m’y intéresser de près, je vais commencer à y faire attention pour mes choix d’achat.

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  2. Intrigant ! Je suis peut être tentée mais bizarrement je n’arrive pas bien à saisir ce qui est si attirant dans ce roman… peut être parce que je ne lis pas beaucoup de fantasy ? (Il faut le lire pour comprendre tu vas me dire ?…)

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    1. Euh ben je ne sais que dire. Des personnages, un ton, une intrigue, un worldbuilding, what else ? Après je ne sais pas ce qui fait que tu lis peu de fantasy c’est peut être juste pas ton truc.

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      1. La fantasy ne m’attire de base pas beaucoup, de ce fait je n’en ai lu que très peu, mais du coup je n’ai peut être pas non plus lu la bonne fantasy ! 🤔 Je note ce titre en tous cas, on ne sait jamais si je tombe dessus à la bibli ou sur une promo numérique…

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  3. Carrément engageant cet incipit en effet, surtout que je crois que j’ai une certaine appétence pour ce genre de narration. Alors avec en plus tout ce que tu en dis par la suite… J’étais fort motivé par les précédents avis que j’ai pu lire. Maintenant j’ai envie de le commencer tout de suite.
    (Je me demande comment j’ai pu ne jamais penser à « Heureux qui comme Ulysse » en lisant ce titre – et comment je vais désormais m’ôter ça de la tête. >.<)

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    1. Voilà qui fait plaisir, tu vas le lire bientôt du coup ? Ou tu dois essayer de soudoyer la bibliothécaire pour qu’elle en fasse l’acquisition ?
      Heureux qui comme Ulysse c’est un beau voyage qu’il fait, mais il était ma foi aussi fort long 🤔Sinon les autres idées qui me sont venues en tête c’est : voyage voyage la chanson et l’expression qui veut voyager loin ménage sa monture. Si jamais ça peut aider à te sortir Ulysse de la tête, c’est avec plaisir 😀

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      1. Il est en cours d’acquisition, d’équipement même, donc c’est bon de ce côté-là, mais le plus dur reste à venir : mettre la main dessus avant tout le monde. @_@
        Il était clairement long le voyage d’Ulysse, ça colle parfaitement. Et bien meilleur que « Voyage voyage », on l’a finalement échappé belle ! >.< Par contre ça m'étonne que tu aies refusé une référence équine. ^^
        (@Alys : j'avais plutôt le poème original en tête, mais c'est vrai qu'il y a aussi eu une chanson plus récemment – allez hop, googlise ça. ^^)

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      2. Haha, bonne chance pour l’avoir ! En même temps si tu as du mal c’est plutôt très bon signe pour le livre alors ça me réjouit tout de même :p

        La référence équine ne correspondait pas vraiment à quelque chose dans le livre alors qu’il y a je ne sais quoi dans le ton du poème qui correspond je trouve au ton du livre, c’était la meilleure des options.

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  4. Je ne connais pas la chanson qui commence par « Heureux qui comme Ulysse », donc je ne sais pas ce qu’elle vaut (et j’évite à dessein d’aller l’écouter pour les besoins du présent commentaire), mais je note que Tigger Lilly propose de la remplacer par « Voyage voyaaaaage » qui est juste impossible à déboulonner du cerveau, j’attends avec impatience la réaction de Baroona. 😀 ❤

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      1. J’ai vu, mais comme Baroona avait écrit « comment je vais désormais m’ôter ça de la tête », j’ai pensé qu’il faisait référence à la chanson 😀

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  5. Cet incipit fait bien envie mais je vais laisser retomber un peu l’enthousiasme avant de tenter. (Et le « Heureux qui comme Ulysse m’a mis la chanson dans la tête !)

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