Le ventre de Paris | Un maigre parmi les gras

Impressions n°254

En compagnie d’Alys, je me suis promenée avec délectation dans les anciennes Halles de Paris au milieu des fruits et légumes, des poissons et des volailles. J’ai acheté du boudin dans la charcuterie de Lisa et du merlan dans la poissonnerie de La Normande. J’ai humé l’air chargé des odeurs de nourriture en battant le pavé autour de l’Eglise Saint-Eustache. Cette relecture du 3ème tome des Rougon-Macquart a été riche en sensations et en plaisir de parcourir ce coin de Paris au XIXème siècle…

Entrée en matière

Florent, évadé du bagne de Cayenne où il a été envoyé alors qu’il était innocent, nouvellement de retour en France, retrouve son frère devenu charcutier prospère et travailleur, marié à l’opulente Lisa Macquart. Au début les choses se passent plutôt bien. Il est bien accueilli dans sa famille. Lisa lui trouve un emploi de commissaire des marées aux Halles de Paris et s’il goutte un moment à l’hostilité ambiante, il finit par y s’intégrer dans le petit monde commerçant des Halles et ses alentours. Sauf que non. On est dans un roman de Zola que diable. Réveillez-vous, on n’est pas là pour compter les bisounours.

La fin s’était réveillée, intolérable, atroce. Ses membres dormaient ; il ne sentait en lui que son estomac, tordu, tenaillé comme par un fer rouge. L’odeur fraîche des légumes dans lesquels il était enfoncé, cette senteur pénétrante des carottes, le troublait jusqu’à l’évanouissement. Il appuyait de toutes ses forces sa poitrine contre ce lit profond de nourriture, pour se serrer l’estomac, pour l’empêcher de crier.

Dans le ventre de Paris

Comme toujours avec Zola, on sera exposé, que dis-je immergé, dans un environnement particulier. Avec La Fortune des Rougon, on part à la rencontre d’une petite ville de Province et de ses habitants entre insurrection paysanne et arrivisme d’une petite bourgeoisie désargentée. La Curée nous plongera au cœur des spéculations immobilières du temps des travaux d’Haussman et du désœuvrement décadent de la haute société parisienne. Avec Le ventre de Paris, on fouillera les entrailles de la ville de Paris, là où elle se remplit la panse mais aussi là où elle complote, trahit, fomente, commère.

Les Halles, personnage central du récit, en pleine expansion en 1858 – année de l’action, ont été conceptualisées par l’architecte Victor Baltard. Totalement disparues aujourd’hui (enfin sous cette forme en tout cas), on peut cependant encore admirer la halle aux volailles déplacée à Nogent sur Marne et renommée Pavillon Baltard ( ce qui est tout de même plus classe que « halle aux volailles » il faut l’admettre, surtout que des événements y sont à présent organisés.

Les descriptions des Halles et du quartier environnant ont une saveur particulière. L’auteur s’étant déplacé lui-même pour observer la vie grouillante, on peut espérer un degré de réalisme qui nous plonge en droite ligne dans le  Paris du XIXème. Comme toujours, Zola nous assomme avec une puissance cinématographique. Personnellement j’adore, c’est ce qu’il fait tout le sel de la vie des romans de Zola, ses descriptions. On a l’impression d’y être, d’entendre les cris des commères, les marchandages,  les monceaux de victuailles, les odeurs de poissons, de viande fraîche, les fanes de carottes qui meurent sur les pavés … Mais aussi de voir Marjolin débouler du coin d’une rue, la petit Pauline jouer sur le parvis de la charcuterie de sa mère, Madame Sagette passer avec son air sournois à l’affût d’une bonne affaire ou d’un ragot à colporter…

Sur le trottoir opposé, d’autres camions déchargeaient des veaux entiers, emmaillotés d’une nappe, couchés tout du long, comme des enfants, dans des mannes qui ne laissaient passer que les quatre moignons, écartés et saignants. Il y avait aussi des moutons entiers, des quartiers de boeuf, des cuisseaux, des épaules. Les bouchers, avec de grands tabliers blacns, marquaient la viande d’un timbre, la voituraient, la pesaient, l’accrochaient aux barres de la criée ; tandis que, le visage collé aux grilles, il regardait ces files de corps pendus, les boeufs et les moutons rouges, les veaux plus pâles, tachés de jaune par la graisse et les tendons, le ventre ouvert.

Parce que l’envers des Halles, ce sont ses occupants. Entres les commérages, les dissensions, les trahisons et les complots, Florent le maigre ne trouvera jamais sa place parmi les gras habitants des Halles. Ce petit monde se connait, se jauge, se juge. Il y a les espions comme la Sagette, les trublions comme Gavard, les guéguères de quartier comme l’opposition entre la Normande et Lisa.

Mais le pire est à venir car ce petit monde tient à son entropie que la présence de Florent met à mal. L’hypocrisie, les racontars plus ou moins véridiques ou mensongers, les dénonciations viendront signer l’éjection violente de Florent. En cela aussi Zola excelle. Dans La fortune des Rougon, on voyait les gens agir en tant que foule, en bloc commun. Ici, on voit les petites individualités s’agiter chacun de leur côté ou en groupuscules, pour en arriver à un but commun : se débarrasser de l’intrus.

On plaignit beaucoup les Quenu-Gradelle, tout en parlant méchamment de l’héritage. Cet héritage passionna. L’opinion générale fut que Florent était revenu pour prendre sa part du trésor. Seulement, comme il était peu explicable que la partage ne fut pas encore fait, on inventa qu’il attendait une bonne occasion pour tout empocher. Un jour, on trouverait certainement les Quenu-Gradelle massacrés. On racontait que déjà, chaque soir, il y avait des querelles épouvantables entre les deux frères et la belle Lisa.

Les gras et les maigres

Les seuls à échapper à cette ambiance délétère sont Madame François et Claude Lantier. Madame François est dotée d’une bienveillance qui aurait pu sauver Florent plusieurs fois. Elle vit à la campagne, même si son métier l’amène régulièrement aux Halles. C’est la personne qui se tient résolument à l’écart des dramas. Claude Lantier quant à lui joue un rôle d’observateur analytique. Il aurait pu servir de mise en garde à Florent si celui-ci avait été plus malin et moins naïf. J’y vois une sorte d’incarnation de Zola au sein du récit qui viendra nous expliquer de façon intradiégétique sa théorie sur les gras et les maigres qui donne tout son sens au récit.

Et vous donc ! vous êtes un Maigre surprenant, le roi des Maigres, ma parole d’honneur. Vous vous rappelez votre querelle avec les poissonnières ; c’était superbe, ces gorges géantes lâchées contre votre poitrine étroite ; elles agissaient d’instinct, elles chassaient au Maigre, comme les chattes chassent aux souris… En principe, vous entendez, un Gras a horreur d’un Maigre, si bien qu’il éprouve le besin de l’ôter de sa vue, à coups de dents, ou à coups de pied. C’est pourquoi, à votre place, je prendrais mes précautions. Les Quenu sont des Gras, les Méhudin sont des Gras, enfin vous n’avez que des Gras autour de vous. Moi, ça m’inquiéterait.

Avec Le ventre de Paris, Zola nous démontre magistralement sa capacité à s’approprier une environnement et nous le retranscrire d’une façon si réaliste, si vivante qu’on croirait y être. Il y anime une panoplie de personnages pour y développer sa théorie sur les gras et les maigres, jusqu’à un final tragique pour l’un et un juste retour à la normale pour les autres. 

Informations éditoriales

Publié pour la première fois en 1873. 383 pages pour l’édition Le livre de Poche Classiques. Couverture :  Victor Gabriel Gilbert, Un étal de légumes aux Halles de Paris (détail), 1878.

Pour aller plus loin

Mon billet d’intention de relire les Rougon-Macquart.
La fortune des Rougon. La curée.
Lecture commune avec Alys. Son billet.
D’autres avis :

12 réflexions sur “Le ventre de Paris | Un maigre parmi les gras

  1. Ping : Bilan lectures : livres, revues et bandes-dessinées – Le dragon galactique

  2. Il faut vraiment que je reprenne la série.
    Je me souviens que j’avais eu du mal avec ce tome… mais au final je l’ai vraiment bien aimé aussi.
    Héhé je me vois encore en train de le lire, pendant les congés de carnaval. On était au ski en Haute Savoie; je revois ma chambre là-bas toussa…
    HOP LA, c’était le moment Madeleine 🙂

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