La débâcle | Bromance en temps de guerre

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J’ai suivi Jean et Maurice sous les coups de canon. J’ai marché dans la boue sans savoir où j’allais. J’ai été touchée mille fois, morte 100 et j’ai même déserté une fois ou deux. J’ai vu les hommes le ventre ouvert sur la champ de bataille, et j’ai encouragé les brancardiers tentant de les sauver. J’ai vu les chevaux le ventre ouvert sur le champ de bataille et personne pour les sauver. J’ai suivi la figure fantomatique d’un Napoléon en bout de course. J’ai assisté à la fin d’un Empire. J’ai lu La débâcle et je vous en dis quelques mots…

Jean et Maurice à la guerre

La débâcle c’est l’histoire de Jean et Maurice à la guerre. On connait déjà Jean (en tout cas si vous suivez. Est-ce que vous suivez ? 🤨), c’est le fils d’Antoine Macquart qu’on a vu dans La fortune des Rougon et dans La conquête de Plassans. Mais il est surtout le protagoniste malheureux du très terre-à-terre La Terre. Bref, après ses déconvenues paysannes, il décide de se réengager dans l’armée. 

On le retrouve donc au début de La débâcle, caporal d’une petite escouade, dont fait partie Maurice. Ils sympathisent malgré leurs différences en s’entre-sauvant la vie. Ils deviennent amis, plus que des amis, des frères. Tout cela va mal finir.

On est en 1870 et c’est la merde dans les armées de Napoléon. Celui-ci n’est plus que l’ombre de lui-même et ses généraux font n’importe quoi, baladant leurs troupes au travers de l’Alsace et la Lorraine (mais pas en sabots) sans jamais les mener là où elles devraient être, c’est-à-dire en face des très disciplinés Prussiens. Tout cela va mal finir.

A la guerre comme à la guerre

Zola voulait faire un roman qui aurait la guerre comme thématique. Un temps fut envisagé de le construire autour de la Guerre d’Italie. Bien lui a pris de jeter son dévolu sur la guerre de 70, davantage passée à la postérité. Lui-même en a subi les conséquences car il était à Paris au moment du siège ; il s’est exilé à Marseille pendant quelques mois. Puis de retour, il a dû re-fuir parce qu’il a eu des ennuis avec la Commune pendant la brève période où elle a dirigé Paris.

Bref, Zola et son art du documentaire se mettent en marche. Il visite le champ de bataille qui a une place centrale dans le roman. Il lit de ouf de la documentation sur le sujet. Au regard des libertés qu’il prend habituellement, ses descriptions des mouvements de troupes et d’actions (ou d’inactions, huhu) guerrières sont d’une remarquable véracité. En tout cas c’est la préface qui le dit, hein, moi je ne suis pas spécialiste de la question. Il a la volonté de transmettre l’Histoire. Ca rend parfois la lecture un peu chiante à dire vrai mais les passages de stratégie militaire se diagonalisent bien.

Mais ce qu’il veut avant tout c’est montrer les aspects « micro » de la guerre, à tel point qu’il en est parfois un peu artificiel :

  • au niveau des troupes : quelles sont leurs contraintes, leurs difficultés, leurs craintes, leur rapport à la hiérarchie, leurs souffrances (du mal de pied au ventre ouvert), …

« Oh ! moi, c’est comme si c’était fait… Je serai tué aujourd’hui. »
[…] 
« Et ça m’embête tout de même , parce que j’allais me marier, en rentrant chez moi. »

  • au niveau des différents phénomènes/lieux qui entourent la guerre et cette guerre en particulier : le bivouac, la faim, le champ de bataille (avant, pendant et après), la défaite, le camp de prisonniers, les cadavres …
  • au niveau des civils avec des personnages comme Weiss (jusqu’au-boutiste qui prendra les armes), Henriette (super badass si vous voulez mon avis, warrior première classe), le Père Fouchard (qui vend de la viande avariée aux envahisseurs), Delaherche (qui tremble pour ses meubles), … Une panoplie hétéroclite qui nous sera présentée de façon plutôt sympathique et nuancée, ce qui est très différent d’autres romans de Zola dans lequel on trouve toujours d’odieux personnages chez qui il n’y a rien à sauver.
  • et même un tout petit peu, côté prussien, sur la fin surtout quand tout est perdu et qu’ils se mettent à contrôler les villes car avant ça, il nous sont présentés comme un monolithe hostile et implacable

« Mais c’est dégoûtant, un sacré pays pareil ! On ne sait jamais comment il est fait… La Belgique était là, on craignait de sauter dedans, sans le vouloir ; et, maintenant qu’on veut y aller, elle n’y est plus.[…]

Zola semble avoir une grande admiration pour les soldats (pas pour les généraux qu’il ridiculise à tout va). Qu’est-ce qui me fait dire ça ? La minutie des descriptions du quotidien, sa bienveillance devant les comportements des uns et des autres (ils sont tous des personnages assez positifs si l’on excepte le personnage de Chouteau, pas forcément tous courageux ni intègres mais pas des mauvais bougres au final et on comprend leurs faiblesses) et le nombre de fois où il parle de héros ou d’héroïsme pour décrire les uns ou les autres.

[…] c’étaient surtout les brancardiers qui faisaient preuve d’un héroïsme têtu et sans gloire.

Au niveau symbolique, Napoléon occupe une bonne place. On le voit plusieurs fois dans le récit, figure fantomatique, diminué, souvent aperçu au travers d’une fenêtre par les protagonistes. Il vient symboliser la chute de l’Empire qui se meurt de son incapacité à prendre les choses en main, égayant ses troupes à droite à gauche dans la campagne. Sa présence sublime le tragique de la chose. Ses apparitions, souvent suivies de ses carrosses chargé de bagageries précieuses sont toujours un grand moment de lecture.

Je voulais pour conclure la dimension guerrière de La débâcle donner un mauvais point à Zola pour certaines de ses descriptions équestres que j’ai trouvées complètement loufoques. Il s’agit pour l’essentiel du comportement des chevaux ayant perdu leur cavalier après la bataille. Je l’ai trouvé peu réaliste et inutilement spectaculaire. Les chevaux ça se jette pas à l’eau comme un labrador, sauf votre respect Monsieur Zola. Ce n’est pas tout mais je n’ai pas forcément envie d’insister là-dessus. Ca m’a un peu chafouinée mais ce n’est pas très grave.

Parce que c’était lui, parce que c’était moi

La débâcle est une véritable bromance, ça saute au visage très rapidement à la lecture. Quelques signes :

  • Cela commence avec des attentions physiques : Jean va soigner les pieds blessés de Maurice, avec l’attention d’une mère. Plus tard, ils vont aussi s’embrasser, intensément.

Mais le baiser, échangé sous les ténèbres des arbres, était plein de l’espoir nouveau que la fuite leur ouvrait ; tandis que ce baiser, à cette heure, restait frissonnant des angoisses de l’adieu. 

  • Pendant qu’ils font la guerre (comprendre : pendant qu’ils courent d’un bout à l’autre de l’Est de la France/se cachent des canons prussiens), ils s’entre-sauvent la vie.

Cela remontait peut-être aux premiers jours du monde, et c’était aussi comme s’il n’y avait plus eu que deux hommes, dont l’un n’aurait pu renoncer à l’autre, sans renoncer à lui-même.

  • Henriette : elle se retrouve à un moment donné de l’aventure à soigner Jean et un amour va naître entre eux. Vous allez me dire : quel rapport ? Ben Henriette c’est la sœur, la sœur JUMELLE de Maurice. Donc le mec en gros il tombe amoureux du double féminin de son pote de combat.

Alors, dans le jour pâle de la pièce, il la vit, d’une ressemblance frappante avec Maurice, de cette extraordinaire ressemblance des jumeaux qui est comme un dédoublement des visages.

  • Ils ont des divergences d’opinion politique qui pourraient en faire des ennemis mais leur amitié surpasse tout ça. A l’époque les divergences d’opinion politique, ça se règle sur les barricades, je dis ça je dis rien. 

Malheureusement, cette bromance va tourner à la tragédie. C’est-à-dire que Maurice va pousser le bouchon un peu trop loin. A moins que ce soit Jean avec sa baïonnette ? Une tragédie qui vient consommer la chute de la France impériale dans un Paris en flammes. C’est épique en diable. Brrr, ce final ! A dire vrai, la fin-fin du récit entrevoit une lueur d’espoir, ce n’est pas la déprime des familles comme certaines fins zoliennes bien senties.

La lueur rouge, qui incendiait le ciel, grandissait toujours. A l’est, le vol de petits nuages ensanglantés s’était perdu, il ne restait au zénith qu’un tas d’encre, où se reflétaient les flammes lointaines. Maintenant, tout la ligne de l’horizon était en feu ; mais, par endroits, on distinguait des foyers plus intenses, des gerbes d’un pourpre vif, dont le jaillissement continu rayait les ténèbres, au milieu des grandes fumées volantes. Et l’on aurait dit que les incendies marchaient, que quelque forêt géante s’allumait là-bas, d’arbre en arbre, que la terre elle-même allait flamber, embrasée par ce colossal bûcher de Paris.

La débâcle est un beau roman qui parle des affres de la guerre, tant du point de vue stratégique (ce qui peut être rébarbatif) qu’au niveau humain (ce qui est passionnant, même si les procédés utilisés font sortir de l’histoire parfois). Au centre de l’intrigue, une véritable bromance tragique entre Maurice et Jean dont le dénouement viendra signifier la fin du Second Empire.

Informations éditoriales

Roman écrit par Emile Zola. Publié en 1892. 666 pages dans l’édition Livre de Poche Classique. Couverture : tableau d’Edouard Detaille, Episode du siège de Paris (détail). La présente édition est accompagnée d’une préface et d’un dossier.

Pour aller plus loin 

Mon billet d’intention de relire les Rougon-Macquart.
La fortune des RougonLa curéeLe ventre de ParisLa conquête de PlassansLa faute de l’abbé MouretSon excellence Eugène RougonL’AssommoirUne page d’amourNanaPot-bouilleAu bonheur des damesLa joie de vivreGerminalL’oeuvreLa TerreLe rêveLa bête humaineL’argent. Le docteur Pascal.
Une relecture commune avec Alys (son billet) et Baroona (son billet).
D’autres avis : , signalez-vous en commentaire

27 commentaires sur « La débâcle | Bromance en temps de guerre »

  1. Damned ! Mais je ne connaissais même pas ce roman de nom ! Merci pour ce billet passionnant et alerte (pour ne pas dire mené tambour battant 😉 !) qui me permet de le découvrir !

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  2. Forcément t’as mis la citation sur la Belgique. =P
    Magnifique chronique, j’ai l’impression d’avoir lu le livre. Hein ? Ah, oui tiens, c’est vrai, j’ai effectivement lu le livre. Et je retrouve dans ton billet tout ce qui a fait ma lecture.
    Et en relisant cette dernière citation, je me demande si, malgré son caractère hautement cinématographique, elle pourrait vraiment être à l’image aussi flamboyante qu’à l’écrit. Elle est vraiment incroyable cette fin.

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    1. 🤷‍♀️Belge un jour , Belge toujours ^^
      Tu as certainement raison, on se dirait que le réal en fait trop, d’ailleurs même le bouquin en fait un peu beaucoup mais c’est la marque de fabrique de Zola. J’aurais bien vu Zola cinéaste mais je pense qu’il aurait été terriblement frustré par les restrictions de budget 😁

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  3. J’adore ta chronique ! Chaque fois ça me donne envie de me lancer. Zola c’est quitte ou double pour moi du coup j’hésite chaque fois… sinon la référence à Maurice 🤣 que de souvenirs ce poisson.

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  4. Je m’attendais à ce que ce soit exhaustif… Je suis servie! Super billet et super citations! Tu as mis la Belgiiiiiique!! 🥳🥳
    « en tout cas si vous suivez. Est-ce que vous suivez ? » et « Tout cela va mal finir »: j’ai ri! 😂😂
    « Donc le mec en gros il tombe amoureux du double féminin de son pote de combat »: Purée j’avais même pas percuté……..
    Rapport aux commentaires ci-dessus: Je n’ai pas repéré la deuxième référence culturelle… C’est le coup des sabots? Je pense ça ça car je n’ai pas compris cette histoire de sabots…

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      1. Ah, ah, je n’y aurais jamais pensé! La chanson me dit vaguement quelque chose, j’ai dû l’entendre quand j’étais enfant… Bon, là, il n’est pas impossible que je l’aie dans la tête pendant quelques jours. 😉

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  5. Belle chronique!
    Je ne vais pas dire que ça m’inspire…… à reprendre/recommencer la saga… mais euh si…. comme à chaque fois 😉
    Franchement je me tâte quand même à reprendre du début… parce que je me rends compte que je ne me souviens plus de « lui »… alors que j’ai lu La fortune 😉 mais bon ça fait plus de 20 ans aussi…
    et l’intérêt c’est quand même de suivre aussi l’évolution des personnages! 😉

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  6. Ça fait un bon moment que je n’ai pas lu de Zola et tu me donnes très envie de lire celui-ci, même avec les passages qui se diagonalisent bien comme tu dis ^^
    Le dernier que j’ai lu était La Fortune des Rougon et j’avais eu du mal avec les passages essentiellement naturalistes.

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  7. Je le répète mais ta manière de dire les romans de Zola c’est un bonheur, on est dans l’histoire.
    (je garde en tête ta remarque sur les comportements équins, bien que à la lecture cela ne m’interpellera pas n’y entendant rien).
    Une bromance chez Zola. En tant de guerre, il y a et il y a dû (et doit encore) y en avoir un sacré paquet, mais que Zola le mette en mot, merci de l’avoir souligné.

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