Nana | Au jeu des rôles, il faut vaincre ou périr

Nana Emile Zola

Impressions.

J’ai dîné dans le salon de Nana, lorgné dans les loges et assisté à des spectacles de mauvaise qualité au théâtre des Variétés. J’ai mangé dans le restaurant de Madame Laure et fait mon marché en peignoir en compagnie des prostituées. Mais j’ai aussi parié sur des courses de chevaux, vu les écuries de Vandeuvres flamber joyeusement et cueilli des fraises à la campagne. Venez je vous dis tout sur cet opus zolien explosif

Une intrigue complexe

Il est assez ironique et tout à fait zolien de passer d’un roman qui porte l’amour dans son titre à un roman qui parle de prostitution. L’univers de Zola est fait de contrastes et, si nous restons à Paris pour le quatrième récit consécutif, après Une page d’amour plutôt tiédasse, nous retrouvons Nana et ce sera hot hot hot.

Vous rappelez vous ? Nana c’est la fille un brin dévergondée de Gervaise de L’Assommoir. On la retrouve quelques années plus tard, en tête d’affiche d’une opérette lors de laquelle elle fait grand effet sur la gent masculine de la salle. Si sa prestation vocale est déplorable (elle chante « comme une seringue »), sa volupté et ses formes s’impriment dans les esprits. Tout cela se passe dans un théâtre, sensément être un lieu culturel où le jeu d’acteur et la qualité de la pièce s’effacent pour y étaler des corps, féminins de préférence, un peu comme si ARTE se mettait à diffuser L’île de la tentation (oui mes références sont vieilles, mais la télé et moi on a pris des chemins différents il y a de nombreuses années).

Devant eux, une queue s’écrasait au contrôle, un tapage de voix montait, dans lequel le nom de Nana sonnait avec la vivacité chantante de ses deux syllabes. Les hommes qui se plantaient devant les affiches, l’épelaient à voix haute ; d’autres le jetaient en passant, sur un ton d’interrogation ; tandis que les femmes, inquiètes et souriantes, le répétaient doucement, d’un air de surprise. Personne ne connaissait Nana. D’où Nana tombait-elle ? Et des histoires couraient, des plaisanteries chuchotées d’oreille à oreille. C’était une caresse que ce nom, un petit nom dont la familiarité allait à toutes les bouches. Rien qu’à le prononcer ainsi, la foule s’égayait et devenait bon enfant. Une fièvre de curiosité poussait le monde, cette curiosité de Paris qui a la violence d’un accès de folie chaude. On voulait voir Nana. Une dame eut le volant de sa robe arraché, un monsieur perdit son chapeau.

Nana a une intrigue complexe, difficile à suivre parfois. Déjà les personnages sont nombreux et il n’est pas toujours évident de suivre leur statut, de qui sont-ils la femme, l’amant, le père, l’oncle ou la grand-mère. Zola semble se soucier du réalisme, nous montrer la société mondaine dans toute sa diversité. Ce qui est ennuyeux c’est qu’on s’y perd. On ne sait quels sont les noms à retenir parce qu’ils vont revenir dans la suite et ceux sur lesquels on n’a pas besoin de s’arrêter car ils ne sont que de passage. J’avais ainsi trouvé le chapitre 3 particulièrement douloureux à lire. Au final, cela n’a pas tant d’importance. Les noms signifiants reviennent plusieurs fois et vers la fin la narration se resserre sur un plus petit nombre de personnages.

L’autre point de friction est qu’on a du mal à voir où Zola veut en venir. Le roman a une construction similaire quoi qu’inversée à Son excellence Eugène Rougon. Ce dernier se présentait comme suit : chute, gloire, chute et re-gloire en épilogue. Nana se présente plutôt comme suit : gloire, chute, gloire et re-chute en épilogue. Les romans de Zola ont en général plutôt tendance à montrer une montée en puissance vers la dégringolade pour les uns et le triomphe pour les autres. Cette narration en montagne russe surprend le lecteur jusqu’au point qu’on n’est jamais bien sûr de ce qu’il veut faire de son personnage mais elle prend tout son sens par la suite.

Des rapports hommes/femmes

De quoi parle ce roman ? On pourrait croire que Nana parle de prostitution, de la prostitution de luxe à celle de bas étage. On pourrait croire que Nana parle de sexe et de comment cette haute société qui n’a rien d’autre à faire de ses journées se complet dans la luxure, tout en affichant une bienséance de façade. Oui, Nana parle de tout cela, et vous me direz, c’est déjà beaucoup. Mais là où Nana m’a souffletée en plein visage c’est l’étonnante modernité avec laquelle Zola parle de rapports entre les genres :

  • Rôles assignés aux hommes et aux femmes

Par exemple, Muffat, un des amants/clients de Nana, fait l’objet de nombreuses moqueries car des rumeurs courent sur sa virginité lors de sa nuit de noces avec sa femme, ce qui semble être une honteuse ignominie. La femme de ce même personnage le trompe, ce qui défraye la chronique et lui fout la honte ; mais que les hommes trompent les femmes à tout bout de champ semble totalement accepté par tout le monde, y inclus par les femmes concernées qui ferment complaisamment les yeux (en même temps elles n’ont pas beaucoup le choix).

On trouve aussi de nombreuses réflexions sur le rôle sensé être adopté par les femmes avec souvent des propos avilissants :

A chaque instant, Simonne se levait, se tenait derrière son dos, pour couper sa viande et son pain. Toutes les femmes s’intéressaient à ce qu’il mangeait. On rappelait les garçons, on lui en fourrait à l’étouffer. Simonne lui ayant essuyé la bouche, pendant que Rose et Lucy changeaient son couvert, il trouva ça très gentil ; et, daignant enfin se montrer content :
« Voilà ! Tu es dans le vrai, ma fille… Une femme, ce n’est fait que pour ça. »

Sujet extrêmement tabou pour l’époque, le lesbianisme sera aussi abordé par la place que Satin joue dans la vie de Nana. Nana, pleine de préjugés de prime abord se laissera petit à petit subjuguer par Satin, dans une inversion des rôles puisque, habituellement c’est Nana qui subjugue.

  • Les rapports de domination entre les deux genres

Dans un monde où les hommes ont un ascendant quasi total sur les femmes, Zola va habilement montrer comment Nana réussit à inverser ces rapports de force avec son seul et unique atout : son corps.

Pendant une partie de l’histoire, Nana est au plus bas, maquée avec un homme violent qui la bat et la contraint à la prostitution en lui coupant l’accès aux économies du ménage pendant qu’elle se fait harceler sexuellement par le meilleur ami de celui-ci.

D’un bout de la semaine à l’autre, il y avait un bruit de gifles, un vrai tic-tac d’horloge, qui semblait régler leur existence. Nana, à force d’être battue, prenait une souplesse de linge fin ; et ça la rendait délicate de peau, rose et blanche de teint, si douce au toucher, si claire à l’œil, qu’elle avait encore embelli.

Pourquoi Zola nous décrit-il cette situation éprouvante pendant un nombre assez conséquent de pages ? Pour mieux nous saisir lorsque Nana, revenue en grâce, va systématiquement dépouiller la fortune de ses amants et se les aliéner puisqu’ils ne peuvent se passer d’elle. C’est maintenant elle qui a le pouvoir. Son corps fascine et elle s’en sert pour retourner complètement la situation en sa faveur.

Pendant qu’il longeait les boulevards, le roulement des dernières voitures l’assourdissait du nom de Nana, les becs de gaz faisaient danser devant ses yeux des nudités, , les bras souples, les épaules blanche de Nana ; et il sentait qu’elle le possédait, il aurait tout renié, tout vendu, pour l’avoir une heure le soir-même.

Cependant, notez que jamais il ne s’agit de vengeance, de conscience politique, ni vraiment de calcul. Nana est une créature frivole qui vit au jour le jour et préfère simplement vivre dans le luxe que dans la pauvreté. Elle ne prend absolument aucune responsabilité, que ce soit pour s’en excuser ou s’en réjouir.

Son oeuvre de ruine et de mort était faite, la mouche envolée de l’ordure des faubourgs, apportant le ferment des pourritures sociales, avait empoisonné ces hommes, rien qu’à se poser sur eux. C’était bien, c’était juste, elle avait vengé son monde, les gueux et les abandonnés. Et tandis que, dans une gloire, son sexe montait et rayonnait sur ses victimes étendues, pareil à un soleil levant qui éclaire un champ de carnage, elle gardait son inconscience de bête superbe, ignorante de sa besogne, bonne fille toujours. Elle restait grosse, elle restait grasse, d’une belle santé, d’une belle gaieté.

Le cinéma de Zola

Ce neuvième opus des Rougon-Macquart comporte des scènes particulièrement réussies, cinématographiquement zoliennes comme la promenade en calèche à la campagne, la course de chevaux à l’hippodrome de Longchamp ou encore la scène où Nana s’admire à poil dans un miroir pendant que son amant, très catholique, lit un article de presse dans lequel un journaliste s’en prend violemment à Nana, l’accusant peu ou prou d’être la cause de la concupiscence des hommes.

Evidemment l’ensemble va très mal se terminer, dans une scène formidablement horrible sur fond de chute du Second Empire dont Nana est la personnification et qui est sans doute une des meilleurs fins que Zola eut écrite.

Nana a des accointances thématiques très marquées avec La curée : oisiveté des riches qui se complaisent dans la luxure, le destin d’une femme dans un monde dominé par les hommes (tant qu’à faire Nana s’en sort mieux, dans La Curée c’est Renée qui se fait dépouiller). Plus sulfureux, plus choquant et plus jusqu’au-boutiste, on comprend aisément que Nana soit davantage passé à la postérité.

Au-delà de la complexité de son intrigue et de ses -trop- nombreux personnages, Nana offre une formidable fresque sur les mœurs -dissolues – de son temps. On y étudiera les affres de la prostitution, qu’elle soit de haut vol ou de bas étage, ou encore la dissolution de la culture au profit de loisirs bas de gamme. Mais là où Zola excelle avec ce texte, c’est à nous montrer les relations hommes femmes et surtout comment Nana, cette ingénue non éduquée sortie de la fange de Paris, en vient à prendre le pouvoir sur tous ces hommes qu’elle va dépouiller, patiemment et sans conscience aucune.

Informations éditoriales

Publié pour la première fois en 1880. 513 pages pour l’édition Le livre de Poche Classiques. Couverture : Edouard Manet, Nana (détail). La présente édition est complétée d’une préface et de commentaires.

Pour aller plus loin

Mon billet d’intention de relire les Rougon-Macquart.
La fortune des Rougon. La curée. Le ventre de Paris. La conquête de Plassans. La faute de l’abbé Mouret. Son excellence Eugène Rougon. L’Assommoir. Une page d’amour.
Lecture commune avec Alys. Son billet.
D’autres avis : Mon coin lecture, ou signalez vous en commentaire

12 commentaires sur « Nana | Au jeu des rôles, il faut vaincre ou périr »

  1. Toujours un plaisir de lire Zola par procuration. ^^
    Petite question : est-ce que tu sais si le mot familier/argotique « nana » découle de ce roman ou à l’inverse si Zola s’est inspiré de ce mot qui existait déjà ? (ou alors, troisième option, c’est un pur hasard et il n’y a aucun rapport ?)

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  2. Suivre tes impressions et ton analyse sur la saga R-M est un vrai plaisir.
    Je n’ai gardé que très peu de souvenir de cette lecture scolaire, ce sera donc comme la lire une 1ère fois lorsque j’y arriverai, assez hâte.

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  3. Génial!! Tu as peut-être souffert pour l’écrire mais ce billet est super. 😀 Tu as bien pointé du doigt tout ce qui est important! C’est un peu la victoire de la vulgarité ce bouquin.

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