L’oeuvre | 100 fois sur le métier tu remettras ton ouvrage

l'oeuvre émile zola

Impressions.

J’ai refait 100 fois le même tableau. J’ai eu des discussions sans fin sur l’art et la musique auxquelles je n’ai rien compris. J’ai admiré Paris et le corps nu de Christine. J’ai assisté au Salon des Refusés et subi les rires humiliants des spectateurs mais aussi au Salon tout court où j’ai souffert de l’indifférence générale. J’ai subi les séances de pose interminables et les paroles humiliantes de Claude. J’ai vu un enfant mourir. Admirons L’oeuvre ensemble…

Voulez-vous poser avec moi ce soir ?

Claude Lantier, fils de Gervaise Macquart et que l’on aperçoit aussi en personnage positif dans Le ventre de Paris, rencontre Christine en bas de chez lui. Christine, orpheline perdue en plein Paris la nuit sous l’orage (ce n’est PAS DU TOUT overdramatique), a trouvé un poste de lectrice chez une veuve à Passy. Sauf que son train a eu 4h de retard – la sncf en ce temps-là c’était pas mieux que de nos jours – et qu’elle s’est fait arnaquer par son taximan son cocher (ça non plus ça n’a pas beaucoup changé). Là-dessus Claude lui offre le gite, et c’est tellement hyper chelou, je crois que je préférerais passer la nuit dehors que de rentrer dans l’appart d’un mec que je connais pas. Il la force plus ou moins à prendre son lit, à se déshabiller et à dormir là. Le lendemain, il dessine ses seins pendant qu’elle dort et puis la force plus ou moins à poser pour lui quand elle se réveille. Christine finit par s’en aller en s’enfuyant presque et euh… comment dire on la comprend. 

Claude passait devant l’Hôtel de ville, et deux heures du matin sonnaient à l’horloge quand l’orage éclata. Il s’était oublié à rôder dans les Halles, par cette nuit brûlante de juillet, en artiste flâneur, amoureux du Paris nocturne.
Incipit.

Mais quelques mois plus tard, elle repoppe dans la vie de Claude. Elle veut le remercier (oui, on va dire que ça aurait pu être complètement pire). Ils finissent par devenir amis, une amitié assez secrète et discrète, Claude n’en parle pas à ses amis, elle se cache derrière un paravent lors d’une visite impromptue et le grand ami de Claude a la bienséance de passer son chemin un jour où il les croise dans la rue. De fil en aiguille, ils tombent amoureux et vivent une belle histoire.

Sérieusement ? Vous y avez cru ? Comme souvent, Zola sème le trouble et la discordance en proposant un temps de bonheur à ses personnages avant de mieux les laminer.

La création, un sacerdoce ?

Claude est peintre, dans le genre assez torturé car il n’est jamais satisfait de son travail. Il passe sa vie à essayer de créer des tableaux pour le Salon, institution artistique annuelle où si tu arrives à y exposer, t’as réussi ta vie. A côté il y a le Salon des Horreurs des Refusés qui est source d’esbaudissement pour le tout venant. C’est là que son tableau finit, dans la plus grande hilarité générale. Quand il finit par entrer au Salon, son tableau (dont le sujet est d’une glauquitude et d’une sincérité absolues) est tellement mal placé que personne ne le remarque. L’indifférence étant pire que tout, ça fout Claude encore plus mal que les moqueries précédentes.

Et Claude souffrait plus encore de l’abandon de son oeuvre. Un étonnement, une déception, le faisait chercher des yeux la foule, la poussée à laquelle il s’attendait. Pourquoi ne le huait-on pas ? Ah! Les insultes de jadis, les moqueries, les indignations, ce qui l’avait déchiré et fait vivre ! Non, plus rien, pas même un crachat au passage : c’était la mort.

Zola nous montre aussi la grande importance de l’amitié. Un romancier, Sandoz (dans lequel Zola se retrouve totalement), Dubuche, un architecte raté, un sculpteur, un peintre en plein succès… Un petit groupe hétéroclite qui ressemble beaucoup au groupe d’amis de Zola. Ils discutent art et musique pendant des heures, refont le monde dans les cafés, font diner chez Sandoz le jeudi, dans une effervescence intellectuelle qui m’a un peu rappelé l’ambiance des Utopiales. Au fil du temps ils vont prendre des chemins séparés et c’est le délitement des relations que Zola va décrire avec beaucoup de justesse et de tristesse. Il parle en connaissance de cause.

Il faut savoir que L’oeuvre est réputé pour être le roman dans lequel Zola a mis le plus de lui-même. Il a mis beaucoup de lui-même en Sandoz, romancier qui souhaite écrire une grande fresque de 20 volumes (toute ressemblance … serait purement fortuite), mais aussi en Claude, pour raconter les affres de la création artistique et l’insatisfaction perpétuelle pour le travail accompli. En Claude, il a mis beaucoup de son ami d’enfance Cézanne, en particulier ce qui a trait à la relation Sandoz/Claude (ils se connaissent aussi depuis l’enfance passée à Plassans, remix imaginaire d’Aix en Provence, ville où Zola a grandi) et de Manet pour ce qui est de la dimension artistique.

A ce stade, je vous avoue que la peinture et moi, ça fait 2. Je n’y connais rien et ça m’intéresse assez peu. Certains passages du roman s’avèrent donc rébarbatifs. Mais ils n’empêchent nullement de se prendre de passion pour l’histoire tortueuse de Claude, de sa relation avec le monde de l’Art, avec Christine et avec ses amis. A l’instar de La curée qui proposait un certain nombre de discussion sur les spéculations immobilières à Paris, on peut passer à côté et profiter néanmoins du roman.

Car le sujet du roman est avant tout de nous montrer comment on gère (ou pas) sa place de créateur dans le monde. Certains le vivent mieux que d’autres, certains s’accrochent à leur volonté pour passer au travers des souffrances, d’autres font dans le consensuel pour s’attirer la sympathie, d’autres loupent le coche et se retrouvent coinçés à la campagne à torcher 2 marmots anémiques. Claude n’arrive pas à vivre avec. La peinture est sa vie et elle le bouffe de l’intérieur. Le destin du personnage est inéluctable.

« Je vais m’y remettre, répéta Claude, et il me tuera, et il tuera ma femme, mon enfant, toute la baraque, mais ce sera un chef-d’oeuvre, nom de Dieu ! »

Claude et Christine

Claude est un de ces personnages typiquement zolien dont on n’arrive pas trop à savoir ce qu’on ressent pour eux. D’un côté c’est un crève-cœur de le voir si plein de souffrance. Ce qui se passe dans sa tête quand il cherche désespérément son tableau accepté (au terme de longues tergiversations avec l’aide d’un ami présent dans le jury, on sent déjà le chemin de croix du tableau) au Salon, de salle en salle il ne le trouve pas. Et pour cause, non pas qu’il ne soit pas là, mais parce qu’il a été foutu en hauteur à côté d’un tableau gigantesque alors que le sien est tout petit. L’enfer de l’indifférence le cerne de toute part dans ces salles immenses. C’est triste à mourir. C’est décrit avec une exquise cruauté.

D’un autre côté, je lui trouve un comportement honteux avec Christine. Je vous ai parlé du début, je sais déjà que vous avez haussé les sourcils. Cette entrée en matière montre complètement quel personnage ambivalent il est. Il est pas méchant en soi le Claude, dans le fond c’est un gosse, un peu caractériel, brut de décoffrage. Quand il peint Christine sans son consentement, il est tout à sa peinture, nulle pensée sexuelle ne lui vient, il est fasciné par son corps nu, en tant que peintre. Sauf que c’est malaisant.

Quant à Christine, elle va se faire voler son homme par la peinture, littéralement. Elle n’a pas peur des autres femmes, elle est folle de jalousie de la peinture qui compte plus que tout le reste, plus qu’elle, plus que leur enfant. Et pourtant elle va passer sa vie à le soutenir et à la suivre dans ces délires. Elle va accepter de poser pour lui afin de rester à ses côtés. Et là il va commencer à la traiter en objet. Comme s’il peignait des oranges ou un homard. Il va lui faire des commentaires désobligeants sur son physique, la regarder comme un bout de viande. C’est affreux.

Chaque jour, elle devinait que la peinture lui prenait son amant davantage ; et elle n’en était pas encore à la lutte, elle cédait, se laissait emporter avec lui, pour ne faire qu’un, au fond du même effort. Mais une tristesse montait de ce commencement d’abdication, une crainte de ce qui l’attendait là-bas.Parfois, un frisson de recul la glaçait jusqu’au cœur. Elle se sentait vieillir, tandis qu’une pitié immense la bouleversait, une envie de pleurer sans cause, qu’elle contenait dans l’atelier lugubre, pendant des heures, quand elle y était seule.

A ce moment-là, le couple est devenu sérieusement dysfonctionnel. Si l’ombre de la peinture a toujours enveloppé le couple, elle est à ce stade devenue une énorme tache d’encre indélébile. Le gosse, trop turbulent il empêche son père de travailler, est relégué au placard et ne redevient un objet intéressant que lorsqu’il est mort. Claude s’entiche pour un paysage parisien (Zola offre encore de sublimes descriptions parisiennes ) qu’il se met en tête de peindre sans jamais y arriver. De plus en plus de place pour la peinture qui devient de plus en plus source de souffrance, de moins en moins pour Christine qui souffre de plus en plus.

Quand il traversait Paris, il découvrait des tableaux partout ; la ville entière, avec ses rues, ses carrefours, ses ponts, ses horizons vivants, se déroulait en fresques immenses, qu’il jugeait toujours trop petites, pris de l’ivresse des besognes colossales. Et il rentrait frémissant, le crâne bouillonnant de projets, jetant des croquis sur des bouts de papier, le soir, à la lampe, sans pouvoir décider par où il entamerait la série des grandes pages qu’il rêvait.

La morale de Zola semble être qu’entre créer et aimer, il faut choisir. Ce qui est ma foi d’autant plus triste quand on raccroche les wagons de sa vie à lui. Le roman a été écrit deux ans avant qu’il ne tombe amoureux de la servante de la maisonnée. Je ne connais pas assez les détails de cette histoire pour savoir comment cela a pu impacter sa vision de l’écriture ni comment cela l’a changé, mais c’est clairement une voie qui doit être passionnante à explorer.

L’anecdote personnelle : la boucle est bouclée

En lisant L’oeuvre j’ai bien évidemment pensé à ce film assez moyen que j’avais vu en Label UGC en 2016 : Cézanne et moi. Qui parle précisément de l’amitié entre Zola et Cézanne dont il n’est pas impossible que L’oeuvre ait joué un rôle dans son délitement. Comme j’avais peu de souvenirs du film, j’ai regretté, un peu, de l’avoir vu il y a 4 ans. Sauf qu’en fait, non. Parce dans les commentaires de ma chronique du film, on peut y trouver une discussion dorénavant historique d’où est née l’idée de cette lecture commune des Rougon-Macquart. C’est fou ! C’est beau !

Je craignais avant cette relecture de L’Oeuvre de passer à côté de ce roman à cause de son sujet. La peinture n’est clairement pas mon champ de prédilection. Il s’avère que le manque de connaissance artistique n’est pas un frein pour l’apprécier. Quelques passages se liront en diagonale, certes. Mais L’oeuvre est surtout un roman qui parle des affres de la création, des amitiés intellectuelles et de l’écroulement d’un couple. Avec la verve et l’efficacité habituelle de Zola.

Informations éditoriales

Roman écrit par Emile Zola. Publié initialement en 1886. 534 pages pour l’édition au Livre de Poche. Couverture : Edouard Manet (who’s else?), La nymphe surprise (détail). La présente édition est complétée d’une préface et d’un dossier.

Pour aller plus loin

Mes impressions sur le film Cézanne et moi.
Mon billet d’intention de relire les Rougon-Macquart.
Mes impressions : La fortune des Rougon. La curée. Le ventre de Paris. La conquête de Plassans. La faute de l’abbé Mouret. Son excellence Eugène Rougon. L’Assommoir. Une page d’amour. Nana. Pot-bouille. Au bonheur des dames. La joie de vivre. Germinal.
Une lecture commune avec Alys et Baroona.
D’autres avis : , signalez-vous en commentaire.

29 commentaires sur « L’oeuvre | 100 fois sur le métier tu remettras ton ouvrage »

  1. « J’ai vu un enfant mourir. Admirons L’oeuvre ensemble… » –> Cette entrée en matière 😂
    Très bien résumé et cerné. C’est vrai que ce n’est pas le milieu le plus facile à appréhender dans les bouquins de Zola. D’ailleurs ça a aussi dû être difficile pour lui de rédiger ces dialogues sur l’art, c’est très différent des descriptions de matériel dans Germinal ou la Bête humaine par exemple.
    Un livre à lire pour avoir confiance en l’amitié et en l’amour, dirai-je.

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    1. En même temps Zola connaissait très bien ce milieu, donc au final je ne sais pas ? La difficulté venait peut être du fait qu’il était un peu juge et parti pour décrire ce milieu ?
      Il manque pas une négation dans ta dernière phrase ? 😁

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      1. Excellente remarque ça, peut-être que pour lui c’était nettement plus abscons de décrire le matériel de la mine alors que les messages de l’Art étaient clairs.

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      2. Ca donne envie de se plonger dans ses méthodes de travail en tout cas. Peut-être en lisant sa correspondance on en apprendrait plus sur ce qu’il trouvait difficile ou non ? En tout cas, la préface le décrit quand même bien comme torturé par son boulot et éternel insatisfait.

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      1. « Il a l’air pas net ce Claude » + « On peut donc dire qu’il est un flou artistique ? » –> Par tous les dieux de l’Olympe et du panthéon indou réunis, tu es un génie!!!! 🤩

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  2. Je te conseille un petit coup d’oeil sur le Pont des arts de Mme Meurisse, grande amoureuse de la peinture en plus d’être la dessinatrice de talent. Elle y parle justement du relationnel de Zola et Cézanne qui irrigue ce récit.
    Évidemment le fameux salon, c’est aussi Manet et son déjeuner sur l’herbe qui sortait de la représentation habituelle que proposait la peinture de l’époque ou même de l’alégorie.
    On est encore dans un Zola témoin de son époque et romancier.

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    1. Il faut en effet que je regarde ça parce qu’en plus j’adore Catherine Meurisse. Il est vrai qu’elle est très sensible à l’Art et j’ai retrouvé chez elle des réflexions à propos de l’Art que j’ai avec la littérature.

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  3. Merci beaucoup pour ton article que me donne furieusement envie de me plonger dans l’oeuvre de Zola, alors que je n’ai pas un souvenir exceptionnel des quelques textes que j’ai pu lire de lui (mais j’étais jeune…^^). Ton billet est très intéressant, de même que tes analyses et les extraits du roman.

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  4. Bon je le dis…??? ou pas??!
    HAN JE DOIS M’y remettre 😉

    Je comprends complètement la lecture diagonale sur certains passages. Je pense que c’est parfois nécessaire. Parce que ça serait dommage de lâcher pour un ou deux passages un peu long…
    Je crois que c’est le risque chez Zola. La description est belle, mais peut aussi être… longue… intense… pénible (LOL)
    A mon avis c’est ce qui m’est arrivé avec L’abbé Mouret… j’ai dû me laisser embourber dans son champs plutôt que de survoler pour tenir bon.
    Bref… je vais commander son excellence Eugène machin… et je me relance!

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    1. J’attends ta prochaine chronique de King XD

      Faut dire que l’abbé mouret c’est quand même un peu particulier. TROP BIEN ! J’espère que je pourrai lire ta chronique prochainement. C’est pas mon préféré de loin Son excellence mais y a quand même des passages assez savoureux. Have fun !

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  5. J’ai depuis un moment envie de me faire l’intégrale des Rougon Macquart dont je n’ai lu que l’assommoir et dont je garde un super souvenirs.
    Merci pour ta chronique sur celui ci.

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  6. Contrairement à d’autres, ce tome-ci des Rougon Macqaurt ne me tente pas du tout même si je suis sûre qu’il est passionnant. Ca va être effectivement de voir l’influence de sa vie personnelle sur ses romans, j’imagine que vous la verrez un peu plus dans les prochains volumes ?

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      1. (Je m’immisce dans la conversation) Dans mon souvenir, il ne reste que le docteur Pascal qui aura un lien direct et concret avec la vie de Zola, mais j’ai peur de divulgâcher alors je ne dis rien…

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  7. Ouiiiiiiiiiiiiiiiiiii celui-là je l’ai lu, j’ai des choses à dire dessus… en fait non. J’avais pas aimé du tout, on nous l’avait fait lire parce que on était une classe « Histoire des arts » mais c’est juste tellement glauque… Voilà xD

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    1. C’est Zola :p Si c’est vraiment la glauquitude de l’histoire qui t’a gênée (et pas juste les descriptions ou un certain ennui à la lecture), je crains en effet que Zola ne soit simplement pas pour toi parce qu’ils sont tous comme ça, avec une intensité variable. Mais bon Baroona a survécu à sa lecture alors qu’il est pas très fan de glauque non plus.

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  8. Ben dis donc, la rencontre entre Claude et Christine, un vrai cas d’école sur le Consentement ^^
    Et de se dire que certains ont toujours le même comportement 2 siècles plus tard… presque 3 même non?

    Toujours l’excellence de ces chroniques zoliennes. Clap clap!

    Je m’y remettrai un jour…

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